Corps, normes de genre et famille chez Harry Potter

Je continue  à la suite mon dernier article sur la grossophobie dans Harry Potter. Ici, j’aborderai l’analyse de personnages considérés comme non-conformes aux standards de beauté (trop maigres, trop gros), et j’examinerai le rapport entre normes de genre et lieu de vie.

Comme toujours, vous pouvez commenter en respectant la charte de modération. Rappelons aussi qu’il est possible d’apprécier une fiction tout en ayant un regard critique sur ses représentations.

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Vernon Dursley et le cauchemar de banlieue

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Vernon Dursley est un personnage immédiatement présenté de manière dévalorisante par J.K. Rowling en prenant appui sur une description peu flatteuse de son physique:

« He was a big, beefy man with hardly any neck, although he did have a very large mustache. »

Non seulement Vernon Dursley est gros, mais il est aussi le premier représentant du monde des Moldus apparaissant dans la narration des livres. Le monde des Moldus est toujours présenté comme gris et morne, en opposition avec le monde des sorciers. Vernon Dursley symbolise le monde urbain dans tout ce qu’il a de plus répugnant (petit-bourgeois, col-blanc, industriel) : il est le directeur d’une entreprise appelée Grunnings, qui fabrique des perceuses, il déteste les gens « bizarres » qui portent des habits excentriques (comme les sorciers qu’il aperçoit au début du premier tome) et il vit dans une maison dans la banlieue londonienne:  4, Privet Drive.

Insistons un instant sur la présentation négative que fait l’autrice de la résidence des Dursleys: leur maison fait partie d’un ensemble résidentiel qui comporte une longue rangée de maisons toutes similaires.

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De plus, l’autrice n’hésite pas à se moquer des gadgets technologiques typiques des résidences de banlieues, comme la cheminée électrique des Dursleys:

« Vernon Dursley : Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce qui se passe ? 

Harry Potter : Ils… ils ont voulu venir avec de la poudre de Cheminette. Ils peuvent se déplacer d’une cheminée à l’autre grâce à un feu spécial mais, comme la vôtre est condamnée, ils n’arrivent plus à sortir… Attendez… Mr Weasley ? Vous m’entendez ?  »

(Tome 4, Harry Potter et la Coupe de Feu)

« Pourquoi donc ont- ils condamné cette cheminée ?

– Ils préfèrent les feux électriques, expliqua Harry.

– Vraiment ?  fit la voix de Mr Weasley, soudain intéressée. »

(Tome 4, Harry Potter et la Coupe de Feu)

Ou encore, lors du onzième anniversaire de Dudley, les cadeaux que celui-ci reçoit tombent aussi dans la catégorie des « gadgets » technologiques, s’opposant là-aussi aux objets merveilleux du monde des sorciers : un nouvel ordinateur, une télévision, un vélo de course, une caméra, un avion télécommandé… D’une certaine manière, les objets des Moldus semblent toujours s’opposer aux objets des sorciers par leur manque d’authenticité: la banlieue londonienne construite de manière mécanique, inhumaine, artificielle, s’oppose aux lieux magiques des sorciers (Poudlard, Pré-Au-Lard, Godric’s Hollow, le Chemin de Traverse qui s’apparente presque à un village dans une ville), exsudant la magie et le merveilleux de manière organique. C’est pourquoi l’autrice oppose la cheminée électrique des Dursleys aux cheminées permettant d’utiliser la poudre de cheminette, et profite d’une anecdote concernant Ron pour se moquer de l’usage du téléphone:

« Harry, qui se trouvait juste à côté, s’était figé sur place en entendant la voix de Ron s’élever du combiné.

– ALLO ? ALLO ? Vous M’ENTENDEZ ? JE… VEUX… PARLER. . . A. . . HARRY POTTER !

Ron criait si fort que l’oncle Vernon avait sursauté en écartant vivement le combiné qu’il regardait avec une expression de fureur mêlée d’inquiétude.

– QUI PARLE ? avait-il rugi en direction de l’appareil. QUI ETES-VOUS ?

– RON. . . WEASLEY ! avait répondu Ron en hurlant comme si l’oncle Vernon et lui s’étaient trouvés aux deux extrémités d’un terrain de football. JE… SUIS… UN… CAMARADE… D’ÉCOLE… DE… HARRY … »

(Tome 3, Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban)

Revenons à l’Oncle Vernon: si le surpoids de ce personnage est montré de manière problématique et manichéenne (son surpoids étant systématiquement lié à son caractère), il est possible que ce traitement soit dû en partie à son mode de vie, voire à sa nature de Moldu.

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En créant la famille des Dursleys, J.K. Rowling s’est assurée de créer des personnages aussi peu conformes que possible aux standards de beauté, afin de renforcer la critique (voire la satire) du cauchemar banlieusard londonien. Pour preuve, la famille idéale s’opposant à celle des Dursleys s’avère être celle des Weasleys, une famille de sorciers vivant dans une maison étrangement construite, Le Terrier.

Le Terrier (The Burrow) est la maison des Weasley: il se situe dans un village appelé Loutry Ste Chaspoule (Ottery St Catchpole), dans le Devon. A l’opposé de la maison des Dursleys, le Terrier se situe à la campagne, et est systématiquement présenté de manière positive, en valorisant toujours l’aspect « authentique » voire « traditionnel » de l’architecture et de l’ameublement.

« Life at the Burrow was as different as possible from life on Privet Drive. The Dursleys liked everything neat and ordered; the Weasleys’ house burst with the strange and unexpected. Harry got a shock the first time he looked in the mirror over the kitchen mantelpiece and it shouted, « Tuck your shirt in, scruffy! » The ghoul in the attic howled and dropped pipes whenever he felt things were getting too quiet, and small explosions from Fed and George’s bedroom were considered perfectly normal. »

(Tome 2, Harry Potter et la Chambre des Secrets)

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« C’est la plus belle maison que j’aie jamais vue. » (Harry)

La maison des Weasleys et leur mode de vie se rapproche grandement de ce que Richard Wollheim appelait « The English Dream »: à l’opposé de l’American Dream, il s’agit d’une société folklorique, non aliénée et collective, et dont la stabilité repose sur la tradition, les liens locaux et est symbolisée par le village.

« The ‘English dream » [is] an ideal, in contrast to the American dream of an « affluent and assertive individualism », of a « collective, unalienated folk society », rooted in time and space, bound together by tradition and by stable, local ties, and symbolized by the village »

(Richard Wollheim)

De son côté, Arthur Weasley, le patriarche de la famille Weasley, est décrit comme mince, presque chauve, et roux. Notons que l’autrice passe rapidement sur la description de son physique (qui s’avère extrêmement « normal ») pour se concentrer sur ses excentricités : sa passion pour les Moldus. Alors que J.K. Rowling s’appesantit régulièrement sur le physique difforme et grotesque de Vernon Dursley, l’apparence d’Arthur Weasley est rapidement décrite puis ses excentricités de magicien obsédé par les Moldus prennent le pas sur celle-ci. Il est amusant de noter que la figure la plus radicalement opposée à Vernon Dursley, le Moldu qui hait les sorciers, est celle de Arthur Weasley, le sorcier qui adore les Moldus.

« Il était mince et presque chauve mais les quelques cheveux qui lui restaient étaient aussi roux que ceux de ses enfants. »

(Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban)

Il est intéressant de constater qu’en plus d’opposer le cauchemar banlieusard des Dursleys avec la vie de famille presque parfaite des Weasleys, l’autrice traite de manière impitoyable le physique de chacun des membres de la famille Dursley, comme une résultante de leur mode de vie déconnecté de la nature et de l’authenticité.

Maternité, corps et retour à la nature

Ici, je souhaite entamer une analyse comparative des deux figures maternelles proéminentes dans l’univers de Harry Potter: Pétunia Dursley et Molly Weasley.

« Mrs. Dursley was thin and blonde and had nearly twice the usual amount of neck, which came in very useful as she spent so much of her time craning over garden fences, spying on the neighbors« 

A la différence de Vernon Dursley, Petunia est présentée comme mince (voire maigre), mais est dotée d’un cou long qui lui permet d’espionner ses voisins en les observant au dessus de la haie de son jardin. Ici, Rowling frôle le lamarckisme en suggérant presque que le cou de Pétunia s’est adapté à son environnement.

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De son côté, Molly Weasley est décrite comme « replète » et « au visage bienveillant » (les descriptions physiques n’abondent pas pour ce qui est des parents Weasley): sa description brève suggère que sa générosité se manifeste directement dans son physique. Sans être conforme aux normes de minceur, Molly Weasley est néanmoins montrée de manière positive, et sa description est pour une fois exempte de remarques grossophobes.

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Ce qui frappe, en lisant la description (et en observant l’adaptation en films) de Pétunia Dursley et celle de Molly Weasley, c’est encore une fois l’opposition artificialité/authenticité qui semble distinguer ces deux personnages. Pétunia Dursley tient par dessus tout à la « normalité » qu’elle souhaite maintenir aux yeux de ses voisins, et est obsédée par les tâches ménagères ainsi que les rencontres sociales (ex: le dîner organisé pour Mason, un riche promoteur immobilier). De son côté, Molly Weasley se dédie à la gestion du Terrier et n’hésite pas à faire des tâches manuelles comme le jardinage (s’occuper des gnomes du jardin). Elle est aussi très capable en ce qui concerne les sorts pour les tâches domestiques, et est une excellente cuisinière.

La différence principale entre Pétunia et Molly se situe au niveau de leurs capacités à être de bonnes mères, et, comme je le montrerai plus loin, Rowling laisse suggérer que la définition d’une bonne mère repose sur un lien très étroit avec la Nature.

« There appear to be differences, however, in how ‘good’ motherhood and fatherhood are constructed: fathers are able to follow a more individualistic moral imperative of self-care, whereas the ethic of care for children is overriding for mothers (Ribbens McCarthy et al., 2003). Furthermore, ‘good’ motherhood seems to include the responsibility over the quality of fatherhood, that is, a ‘good’ mother ensures that her children receive ‘good’ fathering »

(Vanessa May, On Being a ‘Good’ Mother: The Moral Presentation of Self in Written Life Stories)

Vanessa May (chercheuse à l’Université de Manchester) évoque deux normes sociales concernant la définition d’une « bonne mère »:

  1. La ‘bonne mère’ doit se consacrer corps et âme à ses enfants, au point de ne pas s’occuper d’elle-même en tant qu’individu
  2. Elle doit aussi assurer les qualités parentales du père, et doit alors supporter la responsabilité d’être une ‘bonne mère »  ET celle du  ‘bon père’.

Pétunia Dursley n’est évidemment pas une ‘bonne mère’, du moins pas au sens de J.K. Rowling: maltraitant sans vergogne son neveu, gâtant systématiquement son propre fils, et n’hésitant pas à donner à Harry toutes les tâches domestiques (préparer le déjeuner, etc.), Pétunia est l’archétype de la ‘mauvaise mère’ dans la saga. A l’opposé, Molly Weasley représente la ‘bonne mère’ : elle s’occupe de ses enfants, n’hésite pas à les punir (ex: la beuglante dans le tome 2), est prête à se battre pour les défendre (elle tue Bellatrix Lestrange pour sauver Ginny) et reprend son mari lorsque celui-ci se montre irresponsable (ex: l’épisode de la voiture volante dans le tome 2, et plus généralement, dès que Arthur révèle ses excentricités).

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« Thevenin and Liedloff seem blissfully unaware of the social differences between a hunter-gatherer society and a modern one other than to deem the former « good » and the latter « bad. » The corollary to this crude formulation is that western mothers have become too « civilized to care and that this socialization must be expurgated in favour of a « natural » way of life. As Marianna Togovnick points out, the « primitive » is constructed as an « empty category » in this kind of formulation; a site of redemption upon which Westerners can project their own anxieties and fantasies. (Togovnick, 1990) A close reading suggests, moreover, that advocates of « natural » parenting in fact select childcare practices that correspond to current western anxieties: for example, the « breakdown » of the family, or the changing role of women. And so, women are encouraged to mother with the embodied devotion simplistically attributed to « primitives. »

(Petra Buskens, The Impossibility of « Natural Parentingmfor Modern Mothers On Social Structure And The Formation Of Habit)

Dans l’extrait précédent, Petra Buskens montre qu’il existe un mythe d’une maternité « naturelle » qui s’opposerait à celle d’une maternité « trop civilisée » qui serait déconnectée d’un mode de vie « naturel » (donc « bon » par essence). Il est possible que J.K. Rowling envisage la définition d’une « bonne mère » sous ces conditions fantasmées d’un état de « nature » idéal.

En effet, le personnage de Molly est constamment mis en rapport avec la Nature (le « dégnomage » du jardin, ou encore l’éradication des Doxy), rapport qui est mis en exergue par le lieu de vie des Weasleys, le Terrier (dans lequel une goule a élu domicile), dont l’architecture évoque une porcherie qui se serait rafistolée au cours du temps, gagnant des étages au fur et à mesure que la famille Weasley s’est agrandie, et émergeant presque « naturellement » entre deux prés.

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 Conclusion

A la lecture de la saga Harry Potter, et au visionnage de ses adaptations en films, il est possible d’interpréter certains aspects de l’oeuvre de J.K. Rowling de manière interdépendante. Et si le traitement de la famille Vernon servait en réalité à renforcer de manière positive l’apparition de la famille des Weasleys ? La grossophobie inhérente à cette oeuvre (et à tant d’autres aspects de notre société) serait-elle la conséquence d’une réflexion critique mal engagée sur la société et la famille anglaise ? Et enfin: faut-il imputer la caractérisation souvent stéréotypée des personnages de mères aux normes de genre profondément ancrées dans notre société ?

Pour aller plus loin:

Les Weasleys, une famille idéale ?

Motherhood and Representation: The Mother in Popular Culture and MelodramaE. Ann Kapla

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6 réflexions sur “Corps, normes de genre et famille chez Harry Potter

  1. Rien à dire, je suis d’accord avec tout ce que tu dis dans l’article!
    Pour ce qui est du rapport avec la nature, le monde magique entier ne semble pouvoir y échapper, ne serait-ce qu’à cause des créatures que tu as citées, mais aussi les autres êtres, notamment aussi intelligents que les humains (centaures, êtres de l’eau…). Celleux-là sont mêmes inévitables, puisqu’iels peuvent décider de partir en guerre, faire du commerce, des traités…
    Bon je m’égare un peu là 😀
    Tient puis aussi: la famille Black vit en ville carrément, ça va aussi dans le sens de ce que tu dis!

    • Bonjour et merci pour ton commentaire 🙂
      En effet, très bonne remarque: la famille Black vit en ville, on peut aussi considérer que la décadence de cette famille est corrélée à leur habitat.

  2. Pingback: EVENEMENT SCIENCES PO: Les journées britanniques et irlandaises – du 11 au 18 avril! | CHEERS

  3. Hum, je ne suis d’accord qu’avec l’opposition Pétunia Dursley/Molly Weasley par rapport aux standards de « bonne mère de famille ».
    Parce qu’un seul regard sur leurs deux familles montre que les physiques hors canons de beauté ne sont pas forcément ceux des « méchants ». Molly Weasley est décrite comme ronde avec une connotation positive, et Mr Durlsey négativement, mais ça découle du fait qu’ils soient détestables. Quelqu’un que tu n’aimes pas, tu vas haïr ses traits, quelqu’un que tu aimes, les regarder affectueusement. Tu associes et mêle le comportement et l’histoire de la personne à son physique, c’est logique, c’est l’ensemble de ce qu’elle est, de ce que tu perçois du moins. Harry Potter est clairement écrit du point de vue d’Harry, c’est sous son regard que l’on voit son monde, le livre est écrit sous cet angle. Donc forcément. Il y a la description du corps de Dudley qui est toujours mêlée au récit de la façon dont ses parents ne lui opposent aucune limite qui m’a toujours fait voir ça comme une métaphore, mais là aussi c’est un peu ce qu’on fait mentalement en mêlant physique et personnalité des gens qui nous agacent (ou que l’on aime, à l’opposé).
    Me semble que Mr Weasley a un bidon grasouillet d’ailleurs. Je me mélange peut-être les pinceaux des descriptions physiques à cause des films, remarque.

    • Bonjour et merci pour ton commentaire 🙂
      En effet, les livres sont majoritairement écrits du point de vue de Harry (et les rares moments qui ne sont pas de son point de vue sont dus à la légilimancie). Cela dit, il n’y a aucune distance critique concernant ce point de vue. Par ailleurs, l’identification au personnage de Harry renforce l’adhésion à cette perspective grossophobe. Il y a une forme d’universalité du regard de Harry, c’est à dire que son point de vue (bien que subjectif) est le seul ancrage – perçu comme – objectif que l’on possède sur son univers. Il n’existe aucune autre perspective pour confronter cette vision grossophobe. Et pourtant, à certaines occasions, le point de vue de Harry est confronté par celui de ses ami.e.s ou de son entourage (lorsque Hermione explique ce que ressent Cho Chang, lorsque Harry découvre les souvenirs de Rogue via sa pensine…). Il était donc possible de confronter ce point de vue, mais cela n’a jamais été fait. Et c’est bien dommage.

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