Ce cher Docteur… Une Histoire de Privilèges.

A priori, le docteur Grégory House constitue sans nul doute l’un des plus déplorables et méprisables spécimens du genre humain : cynique, misanthrope, égoïste, hypocrite, immature, grossier, vulgaire, méprisant, narcissique, possessif… Pourtant, il s’agit non-seulement du protagoniste central de la série télévisée éponyme, mais également celui avec lequel nous sommes paradoxalement le plus invité-e-s à ressentir de l’empathie.

Rappel: il est possible d’apprécier une série ayant des aspects problématiques (sexistes, racistes,  homophobes…). Comme toujours, vous pouvez commenter en respectant la charte de modération.

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Dans sa démarche, le show se donne en effet beaucoup de mal pour soutenir son antihéros par le biais d’une logique narrative implacable : certes, House se conduit comme le dernier des salopards, mais au fond, c’est un être fragile et sensible, voyez comme sa jambe le fait souffrir ! Et puis surtout, c’est un véritable héros, dont les arrangements parfois douteux avec l’éthique médicale et la déontologie professionnelle lui permettent néanmoins de sauver des vies ! Alors tant pis s’il exerce ce métier davantage par amusement que par vocation et traite ses patient-e-s, qu’il fréquente par ailleurs le moins possible, avec la plus grande légèreté, y compris les cas les plus graves.

Si le personnage du Docteur House nous apparaît en réalité comme si sympathique, c’est justement bien parce qu’il ose envoyer balader les codes et les conventions d’une société par trop artificielle et hypocrite, tout comme il ose assumer le rôle du génie solitaire au sein d’un monde forcément incapable de le comprendre. Pour nous autres, simples mortel-le-s, il s’agit d’un personnage absolument jouissif en ce sens qu’il demeure, à nos yeux et en toute occasion, un individu profondément transgressif et subversif, en révolte contre la norme.

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Mais l’est-il vraiment tant que cela ? En effet, les personnages sur lesquelles il déverse de façon privilégiée sa misanthropie, en la personne de ses plus proches collaborateur-trice-s, sont souvent

  • Des femmes : Lisa Cuddy, Allison Cameron, Amber « The Bitch » Volakis, Remi « N°13 » Hadley, Martha M. Masters, Chi Park
  • Des personnes racisé.e.s : Eric Forman, Lawrence Kutner, Chris Taub, Chi Park
  • Des personnes LGBTQIA+ comme Remi Hadley

De fait, seuls deux des partenaires réguliers de House peuvent être placés sur un pied d’égalité avec lui : le chirurgien Robert Chase et l’oncologiste James Wilson, par ailleurs son meilleur (et unique) ami.

House, un concentré du privilège blanc et masculin

Car en réalité, le comportement prétendument « excentrique » du médecin n’est absolument pas transgressif, celui-ci ne fait tout simplement que jouir des privilèges accordés par son identité  : privilèges de genre (c’est un homme cis hétérosexuel), privilèges de race (il est blanc), privilèges de classe (il est médecin) et même privilèges hiérarchiques (il est le chef du service de diagnostique).

A l’exception de son handicap et de sa toxicomanie, House est donc la plus parfaite incarnation du dominant. Dès lors, il n’est absolument pas innocent de le voir enchaîner les remarques et attitudes sexistes, racistes ou homophobes à l’encontre de ses subordonné-e-s ou patient-e-s, comportements dont il a, le plus souvent, parfaitement conscience de la portée profondément discriminatoire. Il est en effet particulièrement facile lorsque l’on cumule les privilèges du groupe dominant, à savoir celui des hommes blancs cis hétérosexuels bourgeois ayant la quarantaine, de considérer que tous les êtres humains se valent bien dans leur médiocrité et donc de les traiter indifféremment – en théorie, tout du moins, puisque, comme on l’a vu, les victimes de prédilection de House ne détiennent pas les mêmes privilèges que lui – de la même (détestable) manière.

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Une série misogyne

Les relations notamment entretenues par House avec les membres de la gente féminine sont particulièrement détestables. Outre les surnoms dont il affuble en effet deux de ses collègues, Volakis et Hadley, respectivement « The Bitch » (littéralement, « la garce » ou « la salope ») et « N°13 », surnoms ô combien révélateurs de sa misogynie, House est également présenté comme une sorte de « grand enfant », pour qui tout est prétexte à l’amusement, et sa supérieure, Cuddy, la seule capable de le contrôler un tant soit peu, joue donc la fonction de « mère » symbolique.

Cette logique de déresponsabilisation des individus hommes est caractéristique de la pensée sexiste et patriarcale, qui confie aux femmes le soin de canaliser les « pulsions » et autres « instincts » prétendument incontrôlables de leurs congénères masculins. Ce type de rhétorique joue notamment un rôle prépondérant dans la culture du viol, qui tend à considérer ce crime comme inévitable, voir excusable, car « naturel » et « pulsionnel ».

House est également décrit comme ayant souvent recours aux services de prostituées, sur lesquelles la série porte un regard très caricatural : elles semblent évidemment parfaitement épanouies dans l’exercice de leur travail, et jamais la série ne cherchera à montrer leur point de vue. Ainsi, juste après sa rupture avec Cuddy et tandis que son équipe travaille sur un nouveau cas, le docteur, cloîtré dans la chambre d’un hôtel 5 étoiles, enchaîne les prestations de diverses « professionnelles », engagées à tour de rôle (saison 7, épisode 16, « Passer le Cap »). Par ailleurs, chacune d’entre elles n’apparaît que lors d’une seule et unique scène, ce qui ne permet aucune humanisation de ces personnages, qui apparaissent alors sans identité et parfaitement interchangeables. Ces femmes sont également montrées comme partageant une étroite complicité avec House et se plient de bonne grâce à toutes ses frasques, comme simuler une séance de tir à l’arc mortel sous les yeux d’un employé noir de l’hôtel, lequel semble au final parfaitement goûter l’humour pourtant très douteux du praticien.

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« Who’s the Boss ? »

Quelques sursauts de progressisme dans une série profondément problématique

Sous couvert de « politiquement incorrect », notion particulièrement prisée des réactionnaires, le personnage de Grégory House ne fait en réalité, avec le soutien des réalisa-teur-trice-s et scénaristes de la série, que perpétuer les oppressions structurelles et systémiques dont sont victimes, au sein de nos sociétés, les femmes, les personnes racisé-e-s ou les personnes LGBTQIA+ (Lesbiennes, Gays, Bisexuel-le-s, Trans, Queers (travesti-e-s, non-binaires, genderfluid…), Intersexes, Asexuel-le-s, Pansexue-le-s…).

Ce constat est d’autant plus dommageable que la série dispose pourtant d’un fort potentiel pour interroger l’altérité et n’hésite pourtant pas à mettre souvent en scène de façon plutôt positive et respectueuse des individu-e-s dont les identités divergent parfois radicalement de la norme, comme une jeune mannequine intersexe (saison 2, épisode 13, « Confusion des Genres »), un toxicomane marginal qui brûle la chandelle par les deux bouts (saison 4, épisode 9, « Les Jeux sont Faits »), une adolescente-mère alcoolique en butte à la grosso-phobie de ses camarades (saison 5, épisode 11, « Le Divin Enfant »), une ancienne consommatrice d’héroïne convertie au judaïsme orthodoxe (saison 4, épisode 12, « Changements Salutaires »), ou encore un-e jeune enfant intersexué-e élevé-e par ses parents en tant que garçon (saison 5, épisode 16, « Un peu de Douceur »).

House lui-même se révèle d’ailleurs parfois touchant de prévenance et se voit contraint par certain-e-s patient-e-s à se remettre sérieusement en question, comme lorsqu’une jeune femme, dont il a – au détour d’une consultation pour potentielle MST – diagnostiqué le comportement post-traumatique dû à un récent viol, insiste par la suite pour être uniquement consultée par lui (saison 3, épisode 12, « De pièces en Pièces »). Certes, le fait de confier, dans un premier temps (sitôt le « diagnostic » établi), sa patiente aux bons soins de sa supérieure Cuddy, peut être interprété comme une certaine forme de lâcheté (qu’il reproduira d’ailleurs en se dérobant le plus possible à la requête de la jeune femme), mais c’est aussi, à mon sens, la reconnaissance de ses propres limites, à la fois en tant que soignant et en tant qu’homme. D’autant qu’il fait montre, ici, d’une certaine compassion puisque sa découverte lui fera aussitôt perdre sa blessante désinvolture.

Sa parole dérange… Mais pas les bonnes personnes.

Conclusion

Le cas du docteur House n’est en tout cas certainement pas unique dans le domaine de la culture populaire, et particulièrement celui des séries télévisées. On retrouve en effet plusieurs personnages aux comportements étonnamment similaires dans un certain nombre de séries policières récentes – un genre dont Dr House se rapproche d’ailleurs beaucoup de par sa structure narrative, comme Sherlock, Elementary (voir d’ailleurs l’excellente analyse comparative de ces deux séries sur Le Cinéma est Politique), The Mentalist ou encore Lie to Me. En outre, quelles que soient leurs diverses spécificités, chacun des héros de ces séries est décrit comme un homme, blanc, cis et hétérosexuel. Or, cela n’est certainement pas anodin dans le sens où tous ces personnages semblent systématiquement en proie à l’hostilité générale de la société, alors qu’ils en constituent pourtant le groupe dominant. Par ailleurs, les dommages collatéraux induits par leur collaboration sont toujours implicitement présentés comme une sorte de « mal nécessaire », puisque leurs actions – aussi discutables soient-elles, contribuent toutes à sauver des vies. Or, cette notion de « mal nécessaire » est précisément celle généralement invoquée par les forces conservatrices pour justifier la perpétuation des inégalités sociales, raciales ou de genres.

Malgré tout cela, je dois dire que, personnellement, j’aime beaucoup la série Dr House, ne serait-ce que parce qu’elle met justement en scène un casting relativement pluraliste, ce qui est suffisamment rare pour être remarqué. Je dois même reconnaître que, en dépit des réserves qu’il m’inspire, j’apprécie énormément le personnage de House et surtout la manière complètement hallucinée dont Hugh Laurie l’interprète. Il est donc d’autant plus dommage que les frasques très problématiques auxquelles il se livre soient traitées par la série de manière aussi complaisante.

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4 réflexions sur “Ce cher Docteur… Une Histoire de Privilèges.

  1. Rectification : «comme une jeune mannequine trans (saison 2, épisode 13, « Confusion des Genres »)» il ne s’agit pas d’une femme trans, mais intersexe.

  2. Je suis relativement d’accord avec cet article (ah, que c’est difficile d’admettre tous les problèmes de ces héros favoris et de déconstruire…). Je ne remets pas en question la réalité du harcèlement qu’il fait subir à tout son entourage – il est absolument infect, nous sommes tous d’accord.

    Mais je crois que l’une des raisons pour lesquelles on reste, malgré toutes ses horreurs, attaché-e-s à lui, c’est un certain second degré. Je ne dis pas que ca l’excuse, ou que le harcèlement qu’il fait subir aux autres est « moins grave », mais j’ai le sentiment que les harcelés sont tout aussi conscients que lui que, pour lui, ce n’est qu’un jeu. Peut-être que cela rajoute une couche de perversité (parce que je sais qu’en tant que femme et directrice de l’hôpital, tu t’en prends plein la gueule tous les jours sur ton physique et ta supposée incompétence, je vais en rajouter une couche, alors même que toi et moi savons que je ne le pense pas… C’est tordu, voire même cruel), mais il va parfois tellement loin dans l’absurde que c’est presque drôle tellement c’est épuisant. C’est peut-être une interprétation très personnelle, et c’est absolument subjectif, mais c’est toujours comme ca que je l’ai compris. Et (pour moi) c’est illustré par de nombreux cas (je n’ai malheureusement plus les références en tête, mais tu en cites un très pertinent), où les circonstances le dépassent, ou alors c’est trop grave, et il se met vraiment à respecter les gens (patients ou entourage d’ailleurs) et a l’intelligence d’abandonner sa posture de connard.

    Je voulais encore aborder un autre point, plus dans la forme que dans le fond : House occupe une place résolument dominante, on est d’accord (à part peut-être quand il est interné, et encore), mais je trouve ta formulation « A l’exception de son handicap et de sa toxicomanie, House est donc la plus parfaite incarnation du dominant. » un peu maladroite… Parce que bon, à part le fait que je sois 1.une femme 2.homo et 3.pauvre, je suis tout à fait dominante ! Plus sérieusement, je reformulerais cette phrase, quitte à l’alourdir un peu, pour expliquer que ce sont des facteurs de discrimination, et qu’il en souffre un peu, mais que sa position est globalement plutôt dominante. De là à faire de la psychologie de comptoir et à dire qu’il est oppressif pour éviter d’être lui-même opprimé, il y a un pas que je ne franchirai pas !

    Merci pour ta lecture – et désolée pour le pavé…

    • Salut, merci beaucoup pour ton commentaire, qui me fait très plaisir. 🙂

      Je crois que tu soulèves des points tout à fait légitimes, donc je vais essayer de ne pas trop répondre à côté de la plaque. ^^

      Pour commencer, je ne sais à vrai dire pas trop quoi répondre de plus à ta première remarque que je n’ai déjà dit dans mon billet. Oui, la « misanthropie » de House n’est qu’une posture, mais elle n’en demeure pas moins réellement blessante. Je veux dire, c’est comme les blagues racistes, sexistes, homophobes ou transphobes « pour rire », qui ne font rire que celleux qui les font. C’est pas parce que l’on ne pense pas des propos discriminatoire que cela en neutralise la portée toxique. Je suis le premier à apprécier House lorsqu’il se met à respecter ses interlocuteurs, mais le fait est qu’il devrait tout le temps les respecter ! House n’est pas juste un simple particulier, c’est un médecin, un « soignant », tous les cas qu’ils traitent donnent potentiellement lieu à des situations graves, aucun ne devrait être un motif de plaisanterie. Je comprends que l’on se sente « obligé-e » de défendre le personnage, mais cela ne peut s’inscrire dans le cadre de ma présente démarche.

      A propos de ma formulation, elle est en effet sans doute maladroite sur la forme, mais pour autant, je ne sais pas si j’en renierais le fond. A mon sens, le problème des stigmates de House, c’est qu’ils sont instrumentalisés par la série pour absoudre son comportement oppressif. Par ailleurs, en l’état, oui, la toxicomanie et le handicap physique exposent à des oppressions de nature structurelle, mais je ne crois pas que cela soit particulièrement mis en avant dans « Dr House » : ces deux aspects sont surtout traités sous l’angle de la souffrance personnelle et individuelle du personnage, ils ne s’inscrivent pas dans un véritable contexte social. Ainsi, lorsque House est arrêté pour la possession illicite de médicaments, c’est avant tout en raison de la maltraitance qu’il a infligé à un officier de police au cours d’une consultation. Maltraitance d’ailleurs particulièrement gratuite.

      Voilà, j’espère que j’ai convenablement répondu à tes questionnements, n’hésite pas me faire part d’autres remarques. 😉

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