« That taste… strawberries »

Aujourd’hui, j’ai décidé d’opter pour un sujet plein de légèreté : celui de l’odeur des personnages féminins. Je m’appuierai en particulier sur une scène de Spiderman 3 auquel le titre de mon article fait écho.

Comme d’habitude, vous pouvez commenter cet article en respectant les règles de modération. Toute contribution peut être enrichissante pour la réflexion proposée : je ne prétends pas détenir la vérité, mais réfléchir avec vous sur des questions liées au genre dans la pop culture. Aux personnes ne parlant pas anglais, je suis désolée, car une majorité de mes sources sont en anglais (et que j’ai la flemme de les traduire).

 

spiderman 3

Description de la scène

Harry Osborn souhaite se venger de son ancien meilleur ami Peter Parker. Il lui affirme avoir embrassé Mary-Jane, et décrète qu’elle « a un goût de fraise » (voir le titre du billet).

Citations:

When she kissed me… it was just like she used to kiss me… that taste…(inhales deeply) Strawberries!

En repensant à cette scène de Spiderman 3, je me rappelle m’être sentie perplexe devant le discours du personnage de Harry Osborn (James Franco). Peut être était-ce pour la maladresse de la réplique ; peut être était-ce pour l’absurdité même de son propos. J’utilise donc cette scène comme fil rouge pour aborder le sujet des représentations genrées de l’odeur et du goût. Voici les quelques réflexions que cette scène m’a inspirée.

Bien entendu, je ne mets pas en cause le film en lui-même pour cette réplique, et d’ailleurs ce billet n’a pas pour but de critiquer Spiderman 3. Je me sers de cette réplique pour ébaucher des pistes de réflexion à propos des injonctions à la féminité produites par les médias, en particulier la pop culture – qui est mon sujet de prédilection.

La Fâme doit sentir bon

En y réfléchissant, je me suis aperçue que l’odeur était une des composantes des injonctions à la féminité. Non seulement le fait de « sentir bon » est profondément marqué du côté de la féminité, mais le type d’odeur est aussi genré.

Voici une citation de « Ruminations on Smell as a Sociocultural Phenomenon » à ce sujet :

The dichotomous polarization of odours can also be found in the area of gender. ‘Men are supposed to smell of sweat, whisky and tobacco . . . [while] women, presumably, are supposed to smell “good”: clean, pure, and attractive’ (Synnott, 1991: 449). Gender differentiation of this ilk appears to be upheld by the names and typography of perfumes and colognes. In general, the names seem to express not only different but almost opposite polarities of self-concepts for the (so-called) opposite sexes. Synnott points out: ‘Women’s perfumes and fragrances include names such as Beautiful, White Linen, White Shoulders, Diva, Enchantment, etc, while men’s fragrances are marketed as Boss, Brut, Polo, English Leather, L’Homme, etc.’ (Synnott, 1991: 449). Ostensibly, such brand names alone could probably socialize and educate the two sexes into opposing roles and thereby behaviour, translating biological differences into gender/social hierarchy and gendered cultural representations: pink or blue, Beautiful or Boss (Synnott, 1991: 449) and so on.

Selon l’auteur, les attentes sociales concernant les odeurs diffèrent selon les genres des personnes concernées. On attendra des hommes qu’ils « sentent la transpiration, le whisky et le tabac » tandis que les femmes devront « sentir bon: la propreté, la pureté, l’attraction ».

Un peu plus loin dans son article, l’auteur raconte les réactions de deux ami-e-s lorsqu’il décide de porter un parfum marketé pour les femmes:

Her response indicates that categorically, males and females are ‘supposed’ to smell differently, and more pertinently, when the oppositional polemics are defied (when a male smells like a female), her ways of social/gender ordering are disrupted as expectations are not met. As she opined, ‘it’s just like how men can’t wear skirts, [for they] must be strong, not weak. Also, [like] pork roast smells nice but not on a person.’ Another friend who picked up my scent described it as being ‘spicy’ and ‘aggressive’, pointing out that it smelled not quite like me, as he knew a little about me as a friend. When asked to clarify, he offered that having known me as someone who was not aggressive and rather mild-tempered, the scent just did not cohere with who I was. These examples show that, on one level, smells that are expected from different groupings of social actors (such as that based on gender in this case), when contradicted, lead to a disruption of how one sees/smells social reality by using smell in constructing categories of ‘male’ and ‘female’.

Les réactions suscitées laissent entendre qu’il existe des attentes sociales concernant l’odeur d’un homme et d’une femme: celui de l’homme doit symboliser la force (« strong, not weak »). De plus, porter un parfum de femme pour un homme reviendrait à rompre une norme de genre, comme si celui-ci portait une jupe (« it’s just like how men can’t wear skirts »).

Ces attentes genrées concernant le parfum évoquent aussi le Trope « Smell Sexy » lors duquel certains personnages sont capables (souvent dans un contexte fantastique, mais pas nécessairement) de détecter l’odeur d’un autre personnage, et d’être attiré-e par cette même odeur.

Dans cet extrait de Buffy, Spike renifle les vêtements de Buffy, après avoir commencé à éprouver des sentiments pour elle:

Si le trope Smell Sexy n’est pas forcément hétérocentré dans un schéma homme-sent-femme, c’est pourtant le schéma le plus courant. On pourra citer l’exemple de la potion Amortentia, dans Harry Potter, qui a pour particularité d’avoir pour odeur ce que la personne aime le plus: lorsque Harry sent la potion, elle a l’odeur de Ginny, sa future petite amie.

La Fâme doit (littéralement) avoir bon goût

La réplique de Harry Osborn m’interpelle aussi pour son double sens : en utilisant le mot « taste » (« goûter » en anglais), il ne désigne pas seulement l’odeur de Mary-Jane, mais insinue la possibilité qu’embrasser et manger sont équivalents.

Les liens entre sexualité et nourriture sont très présents dans le langage, comme le montrent certaines expressions idiomatiques qui tendent à créer une analogie entre la nourriture et la sexualisation. Le terme « eye candy » (littéralement : « bonbon pour les yeux ») désigne un personnage dont l’apparence est considérée comme particulièrement appétissante du point de vue d’un autre personnage et du spectateur. Le trope du Eye Candy est récurrent chez les personnages féminins, rejoignant le concept de Male Gaze, cependant il existe aussi des Eye Candy chez les personnages masculins.

Un extrait de TvTropes sur le concept du Eye Candy:

 There’s just something completely gorgeous about that other character. The protagonist just can’t help but stare and drool over his or her gleaming smile, sapphire eyes, or any other attractive features. Even if the protagonist declares that she Does Not Like Men, expect the protagonist to be unable to stop themselves from noticing how well-built that character over there is, and how compelling his or her eyes are…

Le trope du Eye Candy n’est pas pris au pied de la lettre, sa tournure se veut ironique en suggérant que l’œil peut littéralement se nourrir de l’apparence d’une personne. Toutefois, je m’interroge sur les liens entre sexualisation, objectification des femmes, et nourriture. Et si certains personnages féminins étaient littéralement perçus comme de véritables Eye Candy ?

Cet article du blog Sociological Images  décrit la pratique du marketing qui consiste à sexualiser le corps féminin tout en l’assimilant littéralement à de la nourriture (dans le but de vendre de la nourriture). Il serait d’ailleurs intéressant de revenir sur les implications d’une telle pratique, en particulier en analysant ses liens avec la sexualisation et le corps-marchandise.

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Pour la question de l’objétisation sexuelle des femmes, vous pouvez lire cet article complet (en anglais) à ce sujet ainsi que l’article « La Femme démembrée » (en français).

You are what you eat ?

Les relations entre la nourriture et les stéréotypes de genre ont été mis en lumière à plusieurs reprises, en particulier pour ce qui est des troubles alimentaires comme l’anorexie.  A cette corrélation entre le corps féminin et la nourriture s’ajoute l’identification de soi à la nourriture. Puisque la femme n’est plus qu’un corps, et puisque son corps n’est défini que par ce qu’elle mange, alors la femme devient tout simplement la nourriture qu’elle ingurgite (voir cette page Wikipédia à propos de « You are what you eat« ).

Voici un extrait de « Cos girls aren’t supposed to eat like pigs, are they? »:

Dominant cultural meanings around body size, shape, food and eating were often reproduced by the young women. For most, the contemporary ideal of bodies as slim and toned (Bordo, 2003) was something they construed as most desirable, signifying beauty, heterosexual attractiveness and health. Food was frequently dichotomized as good/healthy and bad/junk; such categories were depicted as gendered, for example, girls/women eat more salads and ‘healthy’ foods, but boys/men eat more ‘junk’, fatty foods. They also drew upon gendered and classed discourses around eating, for example, that ‘girls aren’t supposed to eat like pigs’, and women should eat ‘daintily’, be ladylike, and exhibit little enthusiasm for food.

Dans ce passage est montrée l’association entre nourriture saine et féminité : les sujets de l’article parlent de manger « comme des dames » et « de façon délicate », à l’opposé des hommes qui mangent de la malbouffe. On peut se demander à quel point l’identification à la façon de manger entre en compte dans ce rapport à la nourriture chez les femmes.

On pourrait évoquer le trope You Taste Delicious qui désigne le fait pour un personnage de lécher/manger quelque chose sur le corps d’un personnage, généralement gêné-e par le geste en question. Prenons pour exemple le film GoldenEye dans lequel Alec Trevelyan lèche la joue de Natalya, puis déclare par la suite à Bond qu’elle (aussi) « a un goût de fraise ».

Conclusion

Sur ce sujet anodin du parfum et du goût des personnages dans les médias, et en particulier dans la pop culture, se déploient en réalité plusieurs attentes sociales et genrées: les femmes sont censées être des fées ayant toujours une odeur de rose, de fraise ou de myrtille, évoquant la douceur, et invitant à les manger presque littéralement. S’il existe des attentes concernant le parfum et le goût des hommes aussi, on remarque qu’elles sont généralement moins fréquentes, et n’incitent pas à les substituer à des parts de gâteaux.

Sources :

« Ruminations on Smell as a Sociocultural Phenomenon« , Kelvin E. Y. Low, Current Sociology 2005 53: 397

 » ‘Cos girls aren’t supposed to eat like pigs are they?’ Young women negotiating gendered discursive constructions of food and eating », Maxine Woolhouse, Katy Day, Bridgette Rickett and Kate Milnes, J Health Psychol 2012

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8 réflexions sur “« That taste… strawberries »

  1. Il suffit juste de comparer une publicité de parfums pour hommes et de parfums pour femmes pour démontrer que cet article est criant de vérité

    ( vraiment bravo et merci pour ton travail !)

  2. thème très original! enfin je trouve, mais ça a l’air si évident et simple quand tu en parles… ton respect pour la pop culture et ce qu’elle nous apporte en terme d’analyse est également à souligner (j’ai été très sensibilisé à cette question, culture d’élite versus culture de masse, par une amie très chère, il y a quelque temps) merci

  3. Ce billet me rappelle un passage de « Beauté Fatale » de Mona Chollet :
    Elle met en évidence le fait que, d’une part on interdise les aliments nourrissants aux femmes (via l’injonction à « rester mince »), et d’autre part on leur vend des produits de soin, de beauté, etc.. aux parfums de nourriture et sensés « nourrir » leur corps, leur peau, leurs cheveux..

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