Des femmes qui courent

[Article initialement posté sur Tumblr en 2013]

S’il y a une chose que j’adore avec l’ère Youtube, c’est bien le principe du Supercut. Petite définition: il s’agit d’un montage vidéo qui rassemble le plus possible d’extraits de films ou de séries dans le but de pointer du doigt les clichés qui pullulent dans les créations qu’on nous propose. Certains sont surtout moqueurs, d’autres ont des visées esthétiques.

Aujourd’hui je vais m’appliquer à l’analyse d’un supercut trouvé sur Youtube, et vous parler un peu de male gaze.

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Ce que j’adore avec les Supercuts, en dehors de leur aspect divertissant, est qu’ils font le boulot que j’ai vraiment la flemme de faire: collecter des données sur les films, les séries, les compiler et les trier. On peut bien sûr les considérer comme de simples petits projets de cinéphiles, ou les voir comme des études culturelles. Je choisis de voir en ces montages vidéos autre chose qu’un simple désir de collecter ; j’y vois des preuves en images de schémas récurrents dans les produits culturels que nous consommons.

Voici le Supercut dont je vais vous parler: “Slow-motion running » (des scènes de course au ralenti)

Ce Supercut dure 2:50 min et réunit des scènes de course de 83 films sur 84 extraits (la liste est donnée dans la description de la vidéo; il y a 2 extraits de Kick-Ass). Je salue le travail des auteurs de la vidéo, dont vous pouvez retrouver la chaîne, Supercutonlineici.

En la visionnant, vous pourrez donc voir des scènes célèbres tirées de films d’action (dans leur majorité), et vous aurez donc l’occasion de remarquer à quel point l’utilisation du ralenti est fréquente lorsqu’il s’agit d’intensifier les actions des personnages. Vous remarquerez aussi que seuls quelques extraits mettent en scène des femmes. 16 pour être exacte. 16 extraits sur 84 montrent des femmes dans ce supercut (moins d’1/5 de la totalité des extraits). En voici la liste:

  1. Liv Tyler dans Armageddon 
  2. Drea De Matteo dans Swordfish (Opération Espadon)
  3. Kristen Stewart dans Twilight
  4. Cameron Diaz, Drew Barrymore et Lucy Liu dans Charlie’s Angels
  5. Chloë Moretz dans Kick-Ass
  6. Emily Browning dans Sucker Punch
  7. Nia Long dans Friday
  8. Bo Derek dans 10 (Elle)
  9. Ireesha dans Click
  10. Pamela Anderson et Yasmine Bleeth dans Baywatch Hawaiian Wedding (Alerte à Malibu: Mariage à Hawai)
  11. Milla Jovovich dans Resident Evil Retribution
  12. Joanna Cassidy dans Blade Runner
  13. Megan Fox dans Transformers: Revenge of The Fallen(Transformers 2: La Revanche)
  14. Zoe Saldana dans Avatar
  15. Linda Hamilton dans Terminator 2
  16. Franka Potente dans Lola rennt (Cours Lola cours)

 

Les femmes exclues de l’action

Comme vous le voyez, la liste est peu longue, donc le premier constat serait de dire que les films n’offrent pas beaucoup aux personnages féminins la possibilité de courir au ralenti. Il est clair, d’après les données recueillies, que vous aurez plus de chances de voir un homme courir dans un film qu’une femme, comme le montre ce montage made in Arte (ne cherchez pas, on y trouve 0 femme). On trouve donc encore moins d’exemples de femmes courant à vitesse normale qu’au ralenti (oui cela semble anecdotique pour l’instant).

A moins d’être dans l’incapacité notoire de courir lorsque on est une femme, d’où vient donc cette exclusion des femmes dans ces scènes de course? Je crois que nous sommes d’accord pour éliminer l’hypothèse que le fait d’être une femme handicape pour être capable de courir (si vous êtes en désaccord, vous êtes malheureusement un-e crétin-e…).

EDIT : j’ai utilisé maladroitement le mot « utérus » dans la première version de ce billet (publié sur mon ancien tumblr en 2013, à l’époque je ne connaissais pas encore la notion de cissexisme) et les chromosomes XX pour parler de femmes. Bel exemple de cissexisme de ma part, je vous prie de m’excuser pour cette maladresse. 

Le raisonnement ici serait tout d’abord de dire que cette exclusion des femmes dans les scènes de course découle de l’exclusion des femmes dans les rôles de personnages forts, sportifs, en particulier dans les films d’actions (dans lesquels elles n’ont pas souvent le premier rôle). C’est un constat fait régulièrement: les femmes n’ont pas la part belle dans les films d’actions ou dans les rôles demandant de la force physique. Et ne me lancez pas sur les femmes n’ayant pas la peau blanche, parce qu’elles sont encore plus exclues de ces rôles.

Et le male gaze dans tout ça?

L’évidence a été constatée (exclusion des femmes dans des rôles de personnages forts physiquement), mais mon but ici est surtout de discuter de la différence des traitements des scènes de course lorsqu’il s’agit d’hommes ou de femmes. Alors parlons du “male gaze”.

Le “male gaze » est un concept créé par Laura Mulvey (pour plus d’explications suivez ce lien) qui désigne le regard porté par le film sur les personnages féminins. C’est un regard masculin et hétérosexuel qui se concrétise par la passivité du personnage féminin. La femme devient objet de ce regard, et le spectateur se voit obligé d’adopter ce regard, quels que soient le genre et l’orientation sexuelle du spectateur.

Et c’est justement très frappant dans ce supercut assemblant des scènes de course au ralenti: le traitement de ces courses diffère considérablement selon que le personnage est masculin ou féminin. Car le ralenti n’a pas la même visée dans les deux cas: pour les personnages masculins, c’est généralement l’intensité de l’action, la puissance dramatique, voire la valorisation de ses qualités (force, rapidité), tandis que pour les personnages féminins, le ralenti sert à mieux observer le physique, le potentiel séducteur de la femme.

Et si le ralenti est plus utilisé que la vitesse normale pour les femmes, c’est justement pour renforcer le male gaze. Oui parce qu’une femme qui court à vitesse normale ne nous donne pas le temps de l’observer correctement…

C’est d’autant plus visible lorsqu’on compare deux scènes de courses au ralenti:

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baywatch

Parmi les films sélectionnés dans le Supercut, il y en a donc 16 contenant des scènes de course avec des femmes. Alors, certes, parmi ces 16 films, il en existe quelques uns qui nous offrent des personnages féminins forts, et j’imagine que vous allez me citer Sarah Connor, Hit Girl, Alice de Resident Evil, ou Lola de Cours Lola Cours. J’aurais tendance à dire que, parmi tous ces personnages féminins dits “forts”, il n’y en a réellement que deux qui ressortent du lot: Sarah Connor et Lola (Terminator et Cours Lola Cours). On pourrait croire que des personnages comme Hit-Girl ou Alice sont des “femmes fortes”, mais je pense que c’est une erreur, et voici pourquoi:

– Alice (Milla Jovovich) n’est pas un véritable personnage féminin, avec une personnalité, c’est un avatar de Lara Croft créé uniquement pour la franchise Resident Evil (les films, pas les jeux)Le personnage est fort physiquement, mais est considérablement soumis au male gaze. Sa féminité est mise en avant dans le simple but d‘attirer un regard masculin hétérosexuel, tandis que sa force n’est légitimée que parce qu’elle accepte des attributs masculins. La force physique est culturellement représentée comme un attribut masculin, et le personnage d’Alice, en dehors de sa plastique, se soumet entièrement aux codes de la virilité afin de se montrer légitime.

– Hit-Girl (Chloë Moretz) montre à peu près les mêmes défauts (d’autant plus accentués dans le second Kick-Ass). C’est un personnage non-sexualisé dans le premier film, mais qui tire son pouvoir de son rejet complet de la féminité (et de son enfance). La métaphore liant pouvoir et masculinité est filée dans le second film, lorsque celle-ci doit faire le choix entre une vie de jeune fille normale ou celle de super-héroïne.

image

« Okay les salopes. Montrez ce que vous savez faire ». Yay la réplique misogyne prononcée par une fille de 12 ans.

A ceux qui m’affirmeront que Lara Croft, Alice ou Hit Girl (ou Beatrix Kiddo) sont des représentations du girl-power, je dois vous dire que vous vous foutez le doigt dans l’œil. Pour ce qui est du film Charlie’s Angels, je ne crois pas avoir à ajouter quoi que ce soit (l’évidence du male gaze apparaît à chaque seconde du film).

Où est le problème?

Le male gaze est une fois de plus démontré (pour plus de démonstration je vous invite à regarder les couvertures de magazines féminins ou les publicités). Et je me doute que ce concept semble anodin, en particulier si on le compare à d’autres problèmes liés au sexisme: les violences faites aux femmes, la culture du viol, l’inégalité salariale, l’excision… Oserais-je prétendre mettre au même niveau un sujet aussi terrifiant que l’excision et un sujet aussi abstrait que le male gaze? Non bien sûr que non. Pourtant… c’est un sujet important, dès le moment où l’on perçoit un peu mieux la façon dont le sexisme s’exprime et d’où il provient.

Parce que, malgré les convictions que chacun peut avoir à propos du sexisme, les problèmes liés au sexisme ne sont pas atomisés dans la société. Tout est lié, et tout est culturel. Certes, le male gaze n’essaie pas activement de mutiler le sexe de centaines de jeunes femmes, mais il participe silencieusement à l’expression du patriarcat sous toutes ses formes. Et tenter de mener le combat sur un seul front sera forcément inefficace. Nous pouvons demander au système législatif de mieux combattre les discriminations en mettant en place de nouvelles lois, mais tant que l’idéologie dont découlent les injustices persiste, nous ne ferons que nous battre contre des symptômes.

A ceux qui croient encore que la culture est apolitique, souvenez-vous que les films, les livres, les jeux vidéos, la musique, ne sont pas créés par des robots ou pondus ou tombés d’arbres magiques; ils sont créés par nous, les hommes et les femmes. Et nous, êtres humains, vivons dans une société qui nous affecte, et nous ne pouvons jamais nous comporter comme un homo economicus, une entité intouchable et non conditionnée par la société. Lorsque nous nous habillons, parlons, marchons, mangeons, ou achetons, nous agissons dans un cadre culturel et nos actes ont une signification culturelle, que nous le voulions ou non. Cela peut paraître fou, mais dès qu’un individu en a le choix, ses actes ne seront jamais aléatoires: personne ne choisit aléatoirement ses vêtements par exemple, il s’agira toujoursd’exprimer son identité, son appartenance à un groupe, bref, sa culture.

Le truc, c’est que nous ne sommes pas seulement imbibés par la culture: nous l’imbibons. Nous sommes aussi consommateurs, et nos choix de consommation dirigent en grande partie les décisions que prennent ceux qui créent et nous vendent les produits culturels. Si des millions de personnes choisissent par exemple d’écouter Guillaume Pley sur NRJ, leur choix en tant que consommateurs n’est pas anodin puisqu’il légitime le contenu qui est diffusé durant l’émission. Bien sûr, dans le cas de NRJ et de l’affaire Guillaume Pley, une grande partie de ses fans sont des ados et n’ont pas forcément compris le problème soulevé par nombre de féministes. Et qui pourrait leur en vouloir d’ailleurs? Ce ne sont pas les ados qui sont responsables des conditionnements qu’ils subissent dès leur naissance et qui les amènent à écouter des types les incitant à agresser sexuellement d’autres femmes dans la rue. Ce sont les adultes, les parents, les autorités en place qui perpétuent ces idées et renforcent le statu quo.

Nous pouvons changer la façon dont nous percevons les femmes dans la culture. Certains efforts ont déjà été faits, et je ne pourrai jamais assez remercier des gens comme Joss Whedon, Rob Thomas, Ridley Scott ou Lena Dunham pour la façon dont ils ont créé des personnages féminins intéressants, complexes, forts (malgré parfois des problèmes d’écriture). Ces questions sont de plus en plus soulevées, et même prises en compte dans des œuvres qui ne se veulent pas nécessairement féministes (Spartacus!). Et le public veut autre chose, du moins une partie du public. Il y a des gens qui veulent autre chose que des plans montrant des femmes séduisantes au ralenti, et plus nous serons nombreux à le réclamer, plus nous avons de chance d’être entendus, donc soyons exigeants!

J’ai beau dénoncer régulièrement ces problèmes, je tiens à signaler que je suis très friande de films d’actions, et que je continue à regarder la franchise Resident Evil malgré les innombrables défauts que je lui trouve (c’est mon plaisir coupable). Je ne le redirai jamais assez, mais il se trouve qu’on peut critiquer une oeuvre tout en l’appréciant. J’espère donc que vous saurez repérer le male gaze dans les films ou séries que vous regarderez. Et si vous avez envie de voir une femme courir, je vous conseille Frances Ha !

 

[Edits provenant du billet sur Tumblr]

EDIT 1: notpennysb8at vous conseille de regarder Hunger Games. J’aurais tendance à approuver 🙂

EDIT 2: on m’a fait remarquer que la raison pour laquelle les femmes ne sont pas représentées dans des rôles physiquement exigeants est parce que les femmes sont “naturellement” plus faibles que les hommes. Je doute du fondement de cette affirmation (les différences de force physique entre hommes cis et femmes cis sont assez peu élevées malgré les croyances que nous avons), d’autant que les protagonistes féminins forts comme Ripley ou Hit-Girl n’affichent aucun surplus musculaire. La logique voudrait au contraire (si l’on suit cette idée de “faiblesse naturelle”) que les personnages féminins forts soient particulièrement musclés (de la même manière que des personnages masculins forts sont musclés). Le fait qu’elles n’aient pas cette corpulence montre bien qu’elles doivent d’abord entrer dans des critères de beauté pour exercer ces rôles. 

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