Masters of Sex. Du génie

[Article initialement posté sur Tumblr en 2013]

Difficile d’écrire sur une série à laquelle on n’a rien à reprocher. Mais je vais essayer de résumer mes impressions après avoir visionné les deux premiers épisodes du bébé de Showtime: Masters of Sex.

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Synopsis

Masters of Sex raconte l’histoire de William Masters et Virginia Johnson, pionniers de la sexologie humaine. L’action débute en 1956, alors que le gynécologue William “Bill” Masters (Michael Sheen) tente malgré la controverse de poursuivre une étude sur la réponse sexuelle humaine. Il s’associe alors avec Virginia Johnson (jouée par Lizzy Caplan) et le duo entame envers et contre tout l’une des recherches les plus capitales que la science ait connu.

Orgasmes, masculinité, féminisme

Je ne vais pas tourner autour du pot: comme l’indique le titre de mon billet, OUI cette série est géniale.

Les personnages féminins sont complexes, intéressants et apportent tous de nouvelles perspectives. De même pour les personnages masculins qui ne sont jamais limités dans leur développement.

Malgré l’époque à laquelle se déroule l’action (les années 1950 donc), les questions soulevées par la série restent modernes tout en étant réalistes historiquement. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’il était courant que les femmes américaines lisent Le deuxième sexe dans les années 1950 (comme montré dans le 2e épisode), mais le cadre historique dans lequel se trouvent les personnages semble respecté.

Masters of Sex nous parle de beaucoup de choses en à peine deux épisodes: orgasmes féminins, rapport de la science avec le sexe, slut-shaming, infertilité, masculinité, prostitution…

Je vais me focaliser sur seulement quelques sujets :

  • Orgasmes féminins et éducation sexuelle

Que vous le vouliez ou non, notre société actuelle a encore du mal à accepter le fait que les femmes puissent se donner du plaisir toutes seules, que tout orgasme est un orgasme clitoridien, et qu’elles n’aient pas besoin de pénétration pour atteindre l’orgasme. En quelques scènes ces questions sont soulevées, et ce avec beaucoup d’intelligence, comme le montre la question de Masters à Virginia:

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(“Pourquoi une femme simulerait-elle un orgasme?” “Afin d’amener l’homme à jouir plus rapidement”)

De même, Virginia éduque son amant à pratiquer le cunnilingus, chose qu’il ne connaît apparemment pas. J’imagine que les années 1950 n’étaient pas très sexe oral, par conséquent ce passage laisse apparaître les tabous existants à l’époque et l’ignorance des hommes comme des femmes sur le sexe. La même “éducation sexuelle” est prodiguée par Ethan à une autre jeune femme qui se montre rapidement réticente à recevoir ou pratiquer le sexe oral (“ma mère m’a toujours dit de ne pas mettre dans ma bouche des choses qui sont peut être allées n’importe où”). La modernité de ces scènes d’éducation sexuelle renvoie au fait que, même aujourd’hui, le sexe oral est considéré comme des “préliminaires” et non comme… du sexe. D’ailleurs, le cunnilingus n’est pas un sujet très étudié, même à notre époque.

  • Infertilité, masculinité et slut-shaming

Le personnage de Masters m’intrigue énormément pour ses contradictions: il est un homme de science, révolutionnaire par ses idées, mais semble indifférent au sexe et n’ose pas avouer à sa femme qu’il est la raison pour laquelle ils n’arrivent pas à avoir d’enfant. Et ce sujet a encore une résonance très moderne, dans la mesure où l’on oublie souvent de dire que les cas d’infertilité sont souvent ceux des hommes (pas toujours bien sûr), tandis que leur masculinité repose en partie sur leur capacité à féconder.

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L’infertilité est aussi perçue de façon différente lorsqu’il s’agit de la femme de Masters, qui craint d’échouer dans son devoir d’épouse, tandis que Masters semble craindre d’échouer en tant qu’homme, voire en tant que médecin.

Le discours reste intelligent lorsqu’il s’agit de décrire les personnages masculins: ils ne sont jamais réduis à des stéréotypes, même pour les personnages secondaires. Le docteur Ethan Haas est tout d’abord en proie à des sentiments de révulsion et de fascination face à la liberté sexuelle de Virginia Johnson, ce qui le conduit à la traiter avec agressivité, dégoût, et violence (hello slut-shaming). D’ailleurs, le développement du personnage (qui part en quête de sexe avec d’autres femmes) montre que sa révulsion face au comportement de Virginia est profondément liée à sa masculinité, ce qui fait écho au slut-shaming du 21e siècle: lorsque les hommes traitent les femmes de salopes, est-ce qu’on ne peut pas supposer qu’ils se sentent menacés dans leur masculinité en voyant des femmes se comporter de façon aussi libre qu’eux? Le message est clair: la sexualité des femmes menace celle des hommes, c’est pourquoi ils blâment les femmes pour leur autonomie sexuelle.

Je suis d’ailleurs reconnaissante pour le développement d’un personnage secondaire, le Dr Langham: je m’attendais à ce qu’il soit décrit comme le pervers de service, et il s’avère qu’il n’est pas perçu du tout de cette manière. C’est un homme qui aime et cherche à avoir du sexe, mais la série ne le blâme pas pour ce qu’il aime en le cataloguant. C’est donc plusieurs tropes auquels la série tort les cous.

  • Yeah des femmes fortes !

La beauté de cette série réside à mon sens dans la complexification du maximum de personnages. Personne n’est simple, personne ne peut être rangé dans une case.

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Qu’il s’agisse de la femme de Masters, de Virginia, ou de Betty la prostituée, chaque personnage féminin est complexe. Libby Masters n’est pas une épouse virginale et prude, elle accepte le travail que poursuit son mari et essaie de l’initier à d’autres pratiques sexuelles. Virginia Johnson est une mère divorcée mais a aussi une sexualité libérée, une grande détermination et des qualités relationnelles qui manquent à son patron. Betty est lesbienne, rêve d’avoir des enfants, fait preuve d’une grande clairvoyance quant à la sexualité et gère avec intelligence la maison close. J’apprécie énormément la scène dans laquelle le dr Langham et la patiente discutent du Deuxième Sexe: on remarque assez rapidement que le Dr est motivé par le sexe tandis que la jeune femme est motivée par l’amour de la science, ce qui montre une inversion amusante (le docteur ayant le plus de rapports avec la science dans le cadre de son métier).

La série est portée par un discours féministe et fait la lumière sur l’état de la sexualité moderne en la comparant à celle d’il y a 60 ans. L’écriture des dialogues et des personnages, la mise en scène, la musique, les acteurs… j’ai du mal à y redire quoi que ce soit. Je suis heureuse de retrouver Lizzy Caplan qui m’avait beaucoup plu dans la première saison de True Blood, et je suis surprise de constater que Michael Sheen jouait Lucian dans Underworld (oui j’ai regardé tous les films Underworld!). Je vous conseille donc de regarder cette série, et je croise les doigts pour qu’elle continue de m’émerveiller par la suite.

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16 réflexions sur “Masters of Sex. Du génie

  1. J’ai aussi adoré cette série qui est immédiatement devenue ma série préférée.
    Pour précision : l’intrigue et les personnages sont directement tirés de scientifiques ayant existé dans le réel.

    Masters et Johnson.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/William_Masters_et_Virginia_Johnson

    J’en ai discuté avec mon gynécologue à qui j’ai filé la série.
    C’est un spécialiste français de la reconstruction du clitoris après excision, il est donc très au fait des recherches sur la sexualité féminine (avec une grande culture sur le sujet).

    Il m’a raconté que les rapports des 2 personnages de « Masters of sex » étaient très proches de la relation qu’ont eu les 2 scientifiques dans la réalité. Notamment
    sur la caractérisation des personnages : William Masters était un vrai coincé, Virginia Johnson, beaucoup moins. Elle l’a énormément débloqué.

    Dans les faits, grâce à leur liaison amoureuse, elle l’a reconstruit intellectuellement pour en faire un pro féministe conscient politiquement.

    Tout ça me fait penser, qu’un de mes anciens profs de cinéma (un homme pro-féministe), m’a dit un jour que pour qu’un homme hétérosexuel devienne réellement pro féministe (sans faux-semblants) : ça ne pouvait passer que par une histoire d’amour avec une féministe. Seul l’amour pourrait donc faire sauter les verrous de la masculinité tradi et générer une vraie reconstruction du mâle.

    C’est d’ailleurs comme ça que lui-même était devenu pro féministe dans les 70′, par le biais d’une féministe radicale. Possible qu’il ait raison, mystère de l’amour.
    En attendant, c’est vrai que je n’ai jamais rencontré d’homme plus féministe que lui.

  2. « Que vous le vouliez ou non, notre société actuelle a encore du mal à accepter le fait que les femmes puissent se donner du plaisir toutes seules ».

    Tu es sure de ça ? Moi, j’aurais dit l’inverse.
    On est entré – depuis internet et la propagation du porno – dans une société où les hommes et les femmes subissent 6 injonctions de performance pour le corps :

    1. masturbez-vous pour vous connaître (homme et femme)
    2. sexualisez-vous et performer (homme et femme)
    3. ayez des orgasmes dans les rapports (homme et femme)
    4. Mangez bio naturel, sain et propre. Fit & healthy (homme et femme)
    5. Ayez un corps d’athlète pour les hommes ou d’actrice porno pour les femmes.
    Et l’immuable :
    6. Faites des enfants (homme et femme mais là, femme en particulier)

    Sans ces 6 réussites, l’individu est considéré comme « manqué » quelque part.

    6 injonctions hygiénistes bien spécifiques qu’on peut d’ailleurs retrouver point par point dans une autre société : L’Allemagne de Weimar. Celle-là même qui a amené le fascisme et Hitler au pouvoir.

    • Bonsoir et merci pour ton commentaire 🙂
      Pour cet article, il s’avère que je l’ai écrit il y a un bout de temps et il faudra peut être que je le mette à jour. Pour ce qui est de la masturbation chez les femmes, je dirais qu’il y a deux injonctions contradictoires :
      1) l’une étant celle de la performance sexuelle: les femmes doivent jouir parce qu’elles doivent être les meilleures au lit, mais pas vraiment pour leur propre plaisir. La notion de plaisir s’oppose à la notion de performance (les magazines féminins sont très parlants à ce sujet).
      2) l’autre étant celle de la « modestie » sexuelle: être performante oui, mais pas trop, et surtout pas pour soi, au risque d’être une « salope ».

      La notion de plaisir devrait être centrale dans l’apprentissage de la masturbation (il s’agit bien de cela après tout) et, tandis qu’on accepte parfaitement qu’un homme puisse se faire plaisir lui-même, le fait qu’une femme le fasse semble complètement odieux. J’irais même plus loin: la femme n’a le droit au plaisir que s’il est une conséquence du plaisir de l’homme (le sacro-saint orgasme simultané durant le coït).

      Cependant, pour ce qui est de la suite de ton commentaire: on est en plein dans le point Godwin, et il serait heureux d’éviter toute analogie à l’Allemagne nazie, même dans le cas d’une argumentation cohérente :/

      • @Julien, Je comprends ton point de vu. Ok.
        Injonctions paradoxales qu’on retrouve d’ailleurs bcp dans les magazines féminins ! (sois mince/ assume toi tel que tu es- …)

        @ MarieTu sais qui est Mike Godwin ? Ça n’est pas très connu en France, mais cet homme de l’ultra droite état-unienne a soutenu la politique de Bush et la guerre en Irak.
        Rien que pour ça, je refuse de faire référence à tout ce qu’il pourrait avoir dit, pensé, ou théorisé de près ou de loin. Je suis plutôt très à gauche et mon féminisme de gauche m’interdit de penser quoi que ce soit qui se rapproche d’une pensée droitière. Et encore plus quand il s’agit de la droite état-unienne ! Bonne continuation pour ton blog 😉

        • Hello, merci pour cette information à propos de Mike Godwin. Cependant, je maintiens que les commentaires doivent éviter toute référence à l’Allemagne nazie, à moins que le sujet soit le nazisme, le fascisme etc.
          Cette règle de modération sur la Loi Godwin ne changera pas, donc c’était un friendly advice pour rappeler que ce genre de référence n’est pas la bienvenue, je ne veux pas que des références à l’Allemagne nazie prolifèrent sur le site. Je fais confiance aux commentateurs-trices du blog pour comprendre cet état de fait: le but du site est d’offrir un espace de réflexion safe sur la pop culture, d’où la charte de modération.
          Bonne lecture sur le site 🙂

              • Ça serait bien que tu développes + la charte de modération, qu’on sache ce qu’on a le droit de dire ou pas plus précisément etc. Aussi où son les patins etc… Sinon on risque de faire des faux pas sans le savoir :-))))). MDR, je te laisse, continue ton boulot, il est intéressant !

                • La charte de modération spécifie que les points Godwin seront modérés. Et pour les questions personnelles, elles n’ont pas lieu d’être sur ce site, parce qu’elles peuvent être intrusives et peuvent mener à des attaques personnelles par la suite.

                  • Que tu mettes tes informations perso sur twitter ou ici, c’est du pareil au même. Bonnet blanc et blanc bonnet.Ça reste mettre ses infos personnelles sur le net. Elles peuvent être reprises ici et partout contre toi quand les gens estimeront que c’est nécessaire.

                    Mais à priori, tu n’écris pas des choses dangereuses, ni subversives donc, tu ne risques rien.
                    En plus, tu n’as pas le profile de gens qu’on attaque sur internet. Ceux qui se font attaquer ce sont les grandes gueules, pas les gens comme toi qui sont cadrés, qui fonctionnent dans le cadre et qui aiment et respectent le cadre 🙂 Les universitaires ne sont pas des gens que l’on remarque sur internet.
                    Pour subir la violence d’internet, il faut sortir du cadre, être visible…. Et donc visé.

                    Donc pas d’inquiétudes inutiles et vivement la prochaine saison de Masters of sex <3.
                    J'espère qu'ils font finir par sortir ensemble en dehors de leurs travaux.

                    • Ma réponse n’appelait pas à des conseils sur ma façon de gérer ma vie privée sur Internet ou ailleurs, c’était une simple explication. Fin de la discussion sur la modération.

    • salut toi 🙂 j’aimerais apporter ma contribution: par rapport à l’injonction 4, j’ai plutôt la sensation que l’injonction pointée par rapport à la nourriture est une injonction paradoxale: on voit à la télé des tas de pubs pour du chocolat, macdo, de la viande, de la mayonnaise qui nous poussent à consommer, et en petit il y a toujours écrit « évitez de manger trop gras, trop salé, trop sucré » on nous dit, regardez et ayez envie de consommer, et dans le même temps, évitez ces produits. Et en plus d’être contradictoire, c’est infantilisant (l’injonction paradoxale est un concept utilisé en thérapie familiale systémique qui désigne une injonction impossible à suivre, du fait qu’elle est double et contradictoire: ainsi une mère disant à son enfant « sois indépendant! » s’il suit l’injonction d’indépendance, il est dépendant de sa mère, s’il ne la suit pas, il l’est également, l’indépendance est rendue impossible. Une théorie de la genèse de la schizophrénie a été construite en partant de cela)
      pour l’injonction 5, j’ai quand même l’impression qu’il faut différencier hommes et femmes: comme tu l’as dit avec raison pour le point 6, cela me semble beaucoup plus visible et important pour les femmes, qui se doivent d’être séduisantes sans cesse, qui se voient objectifiées sur les affiches en permanence… en tant qu’homme pas du tout sportif et qui n’a rien d’un athlète, je ne ressens pas cette pression sociale qui me dirait « sois un athlète! » en boucle, ou en tout cas, elle est beaucoup plus diffuse, pas aussi claire, j’ai l’impression.

  3. PS : désolée pour la redit sur M&J, je n’avais pas vu ton lien vers wiki, je lis trop vite :-/
    Il est chouette ton blog, vraiment intéressant ! Bravo !

  4. La réflexion géniale dans le tout premier épisode, je crois, entre Bill et la prostituée avec qui il fait ses analyses au départ :
     » « You pretended to have an orgasm? Is that a common practice amongst prostitutes?
    – It’s a common practice amongst anyone with a twat. »
    Le ton était lancé dès le début de la série!

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