Les Revenants et les Femmes

Ces derniers temps j’ai décidé de me rattraper sur certaines séries, commencées, jamais achevées, du coup pardonnez mon retard, mais je vais vous parler de la série Les Revenants.

Série française diffusée fin 2012 sur Canal +, Les Revenants nous parle d’un village de montagne isolé en France, dans lequel commencent à réapparaître des personnes mortes. La première saison se compose de 8 épisodes, et entremêle les intrigues de familles dont les défunts reviennent à la vie.

Pour ce qui est de la critique des séries françaises et de leur traitement des femmes, un article a déjà été écrit sur le site de Perdusa, que je vous conseille vivement d’aller lire si ce sujet vous est cher.

Pour ma part, je me concentrerai sur les problèmes que j’ai relevés quant au traitement des personnages féminins, du racisme, de l’homosexualité, de la virilité, de la famille, et de l’organisation en communauté.

Avant toute chose, je tiens à rappeler les basiques (je ne me lasse pas de me répéter): oui, il est possible d’apprécier une série et de la critiquer pour certains aspects politiques, entre autres la question du genre, de la race, de l’orientation sexuelle, des rapports de classe, etc… Ma critique se concentrera en grande partie sur la question du genre, qui est -vous l’avez compris- mon sujet de prédilection. 

Trigger Warning: évocation de violences sexo-spécifiques, agressions sexuelles, viols et homicides, et images violentes dans le reste de l’article.

SPOILER ALERT: je m’apprête à dévoiler des éléments de l’intrigue de la saison 1, donc vous êtes prévenus.

Les femmes victimes des hommes comme pivot scénaristique

C’est un sujet maintes fois abordé par d’autres féministes, mais la question du trope des Demoiselles en détresse (Damsel in distress) me semble cruciale pour analyser cette série. En effet, il s’avère que les femmes -nombreuses dans la distribution- ont une présence dans l’intrigue généralement définie par leur faiblesse, leur fragilité, bref, leur statut de victimes. Je n’évoquerai pas des morts accidentelles comme celle de Camille, qui meurt dans un accident de bus. Je parlerai uniquement des violences sexo-spécifiques, qui aboutissent à définir des personnages féminins en victimes dans l’intrigue.

– Lucy Clairsene: il s’agit du premier personnage féminin à être victime. Serveuse dans le bar le Lake Pub, il est aussi sous-entendu qu’elle se prostitue (nous y reviendrons). Elle se fait poignarder par un homme dans un tunnel qu’elle emprunte pour revenir chez elle. On notera d’ailleurs l’image du tunnel, lieu de passage inquiétant, qui avait déjà été utilisée dans le cadre d’un film dont le pivot scénaristique est le trope de la Demoiselle en Détresse: Irréversible.

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Cette scène de meurtre par un tueur en série dans un tunnel rejoint l’imaginaire collectif des violences contre les femmes qui s’effectueraient toujours la nuit, dans des lieux déserts, isolés des regards, et par des inconnus. En réalité, les statistiques montrent que ces violences s’appliquent plus généralement dans des lieux connus des victimes et par des personnes connues d’elles.

De plus, un aspect m’a semblé important lors de cette scène: le choix de vêtir l’actrice d’une robe blanche légère, printanière, évoquant l’innocence, qui se retrouve tâchée de sang par la suite. Cet aspect vestimentaire me paraît important car il semble avoir été choisi dans le but de créer un contraste fort, violent, entre l’innocence de la jeune femme, et son meurtre violent. Il n’a pas pour but de susciter l’identification au personnage de Lucy, mais vise à interpeller le spectateur devant une violence gratuite envers un être fragile et innocent, ce qui renforce le statut de victime de ce personnage.

– Viviane Costa: il s’agit du deuxième personnage féminin à être tuée (dès le pilote d’ailleurs), cette fois-ci par son mari, Michel Costa, qui prend peur en la voyant revenir d’entre les morts, et décide de brûler sa maison puis de se suicider en sautant du barrage.

– Mlle Payet: la voisine de Julie Meyer meurt dans des circonstances douteuses juste après (ou pendant) avoir gardé Victor chez elle.

– Julie Meyer: on en apprend plus sur le passé de ce personnage féminin à partir de l’épisode 3, dans lequel un flashback nous montre son agression dans le même tunnel. Elle revient à ce moment-là d’une soirée costumée, elle même déguisée en Catwoman, tandis qu’on découvre qu’elle entretenait 7 ans auparavant une relation avec Laure, lieutenant de la gendarmerie.

Poignardée à plusieurs reprises, Julie survit malgré tout après avoir été sauvée par le frère de son agresseur, qui la récupère et la laisse devant les urgences.

Encore une fois, l’aspect vestimentaire m’apparaît important, puisqu’il s’agit d’un moment crucial dans le développement de ce personnage qui s’enferme ensuite dans son statut de victime (jusqu’à sa rencontre avec Victor, mais nous y viendrons). Je ne saurais ignorer le fait qu’elle est agressée alors qu’elle porte un costume hypersexualisé, ce qui n’est pas sans évoquer les mythes sur le viol dans lesquels la femme est blâmée pour son habillement. Il ne serait pas étonnant que ces meurtres soient une métaphore du viol, ou de la « misère sexuelle » du personnage de Serge (le tueur en série). Preuve en est que ce dernier est régulièrement montré comme ayant des difficultés à se lier aux femmes (sexuellement et affectivement), comme le moment où il se met à respirer bruyamment lorsqu’il soigne la blessure de Léna.

De même, la série applique la rhétorique implacable (déjà esquissée avec l’intrigue de Lucy) sur les violences contre les femmes: Julie vit ensuite recluse dans son appartement, effrayée à l’idée de sortir dehors et de rencontrer à nouveau son agresseur. Encore une fois, le discours de la série tend à limiter la liberté de mouvement des femmes pour leur sécurité.

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– Adèle Werther: ce personnage m’a énormément posé problème lors du visionnage de la série, en particulier à cause de sa complète dépendance envers les hommes qu’elle côtoie.

Celle-ci vit trois violences sexo-spécifiques: tout d’abord, lors de ses retrouvailles avec Simon, son amant défunt, celui-ci entreprend de l’embrasser et de la caresser, et malgré ses « non » répétés, il continue jusqu’à ce qu’elle lui mette une claque dans la figure, qui l’arrête finalement. On a donc droit à une agression sexuelle, arrêtée avant de devenir un viol pur et simple.

De plus, la série nous montre sans détour le comportement de Thomas, son partenaire, qui a posé des caméras un peu partout dans leur maison, et qui « justifie » cet acte par sa volonté de protéger Adèle. Il s’agit d’une forme de harcèlement (appelée stalking) qui touche 18% des femmes de plus de 15 ans (selon cette étude) en Europe, et qu’une femme sur 10 a déjà vécue dans une relation de couple. Cette forme de harcèlement n’est que très peu dénoncée dans la série, et ne bouleverse pas la relation d’Adèle et Thomas après que celle-ci ait découvert les caméras (il n’est pas dit non plus si Thomas a retiré les caméras).

D’autre part, Adèle est aussi la victime du trope de la Mystical Pregnancy (grossesse mystique): lors de l’épisode final, elle apprend que sa relation sexuelle avec Simon l’a fait tomber enceinte. Il s’agit du trope de la Mystical pregnancy pour plusieurs raisons: d’une part, elle tombe enceinte d’un être surnaturel (Simon, un des revenants), et d’autre part, elle n’est pas la première à apprendre qu’elle est enceinte, c’est visiblement Lucy, la voyante, qui a soufflé cette information à Simon. C’est un trope d’une grande violence envers les femmes, car il outrepasse complètement leur choix de décider quand et comment avoir un enfant (généralement, un aspect surnaturel est carrément en place pour l’empêcher d’avorter, car elle risquerait de détruire le monde ou de se tuer elle-même). Ce trope produit un discours répugnant dans lequel le corps des femmes devient un « vaisseau », ou un « laboratoire » qui est l’instrument de puissances supérieures/surnaturelles, et ne pourrait leur appartenir à elles, et elles seules.

Ce plan fait partie des derniers de l’épisode final, et coupe ostensiblement le corps d’Adèle qui est réduit à son utérus:

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Toutes ces violences sexo-spécifiques vont avoir un impact, voire un impact majeur, sur l’intrigue de la série. La révélation de la grossesse d’Adèle sera certainement centrale lors de la saison 2, tandis que le meurtre de Lucy et la tentative de meurtre sur Julie sont des pivots de la trame principale de la saison 1 (elles affectent directement Serge et Toni, mais aussi l’intrigue de Simon qui devient suspecté d’avoir tué Lucy).

Ce qui est problématique à mes yeux dans ces violences sexo-spécifiques c’est qu’elles participent au trope de la Demoiselle en détresse qui contribue à une vision limitée et limitante des femmes, réduites à des objets fragiles qu’il faudrait protéger (grâce aux hommes, mais nous y viendrons après). Par ailleurs, dans les cas de Lucy et Julie, la série incite presque à limiter la liberté de mouvement des femmes en insistant sur le danger du tunnel qu’elles traversent le soir, seules, et dans lequel elles sont toutes les deux agressées.

Les femmes dépendantes des hommes

Il s’agit du deuxième aspect sexiste de la série que je trouve à la fois le plus évident, mais aussi l’un des plus graves, dans la mesure où il revient régulièrement et n’est jamais contredit par les interactions entre les personnages ou le développement des personnages féminins.

Prenons le cas d’Adèle, protagoniste féminin dont l’intrigue se concentre d’abord sur le retour de son amant défunt Simon, puis sur le kidnapping de sa fille Chloé par Simon: une dizaine d’années après la mort de Simon, Adèle s’est reconstruite (après une dépression visiblement) avec grâce à Thomas, le capitaine de la gendarmerie. On observe assez rapidement une relation de dépendance très forte d’Adèle envers Thomas; elle se repose constamment sur lui, attend passivement qu’il résolve ses problèmes, et confie même à un moment: « sans Thomas je ne serais plus là. Je serais morte« .

C’est d’ailleurs sa dépendance qui est cœur des dialogues entre Adèle et Thomas: Adèle pose les questions à Thomas (souvent sur un ton naïf, renforçant alors son infantilisation) et Thomas lui répond (parfois en lui mentant) et la rassure. Leur relation est clairement déséquilibrée: Adèle dépend entièrement de Thomas, qui, en retour, l’infantilise et la contrôle. Adèle a d’ailleurs un rapport similaire avec son prêtre vers lequel elle se tourne pour de l’aide, mais dont on pourrait analyser les interactions d’une manière différente (le poids de la religion, qu’on verra plus tard). Adèle dépend affectivement de Thomas, mais aussi socialement (elle est très isolée) et fait appel à lui pour avoir des informations. C’est un personnage qui n’entreprend jamais aucune action et attend constamment des hommes qu’elle côtoie qu’ils la protègent et lui apportent ce qu’elle veut.

De même pour Claire, la mère de Léna et Camille, qui se laisse constamment guider par l’un des deux hommes dans sa vie: son mari Jérôme ou son amant Pierre.

Elle se repose sur Pierre lorsqu’il s’agit d’aider Camille à s’adapter (et donc de jouer son rôle de parent): il est d’ailleurs frappant de voir que Pierre prend rapidement un rôle de mentor avec Camille, et lui explique calmement et rationnellement les réactions de son entourage, ce que sa mère est visiblement incapable de faire.On retrouve donc avec Claire la dichotomie sensibilité/femme intellect/homme (voir à ce sujet le livre de Mona Chollet, Beauté Fatale). Elle accuse d’ailleurs son mari (dans l’épisode final) de ne pas être prêt à défendre sa fille, de ne pas prendre les armes, et de rester passif (et donc de renoncer à son devoir de père). Lorsque Léna disparaît, ainsi que Camille, c’est Claire qui reste à la maison à attendre pendant que son mari part à leur recherche (il va au commissariat).

La mise en scène est d’ailleurs très frappante lorsqu’on traite de la dépendance de ces personnages dans Les Revenants: ces personnages féminins ne se meuvent que très peu, restent confinées chez elles, et sont constamment prises dans les bras de leur partenaire qui les rassurent.

L’instinct maternel

Dans la série Les Revenants, la quasi totalité des actions des personnages féminins est motivée soit par leur sexualité, soit par leur « instinct maternel ».

Qu’il s’agisse de Claire, de Julie ou d’Adèle, ces femmes sont ou deviennent (dans le cas de Julie elle devient la mère adoptive de Victor, un enfant revenant) des mères et sont majoritairement motivées par ce statut maternel.

Claire est uniquement définie par son statut de mère, et tous ses actes seront en accord avec le fameux « instinct maternel » que la série rappelle régulièrement. Elle affirme à un moment qu’il n’y a rien de tel que d’avoir une fille, que c’est la plus belle chose au monde, etc. Son attitude envers ses deux filles est souvent montrée comme naturelle, à l’image d’une louve qui protégerait sa progéniture; sa vie tourne autour de ses deux filles et ses réactions sont quasi-instinctives (et générées par sa propre émotivité) dès qu’il s’agit de les protéger.

C’est d’ailleurs lors de l’épisode final de la série que ce rôle des mères est mis le plus en exergue: « l’échange » entre revenants et vivants se fait de façon « naturelle » lorsque les mères décident de partir avec leurs enfants.

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De même pour Julie qui décide de partir avec Victor et rejoindre les Revenants, ne pouvant se résoudre à l’abandonner. Le lien maternel s’est créé instantanément pour Julie, et ne saurait être coupé (sous-entendu: ce qui serait contre-nature).

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Même le personnage de Vivienne Costa, qui n’est pas lié directement à Victor, le prend sous son aile et s’occupe brièvement de lui avant que celui-ci ne soit retourné à Julie.

De son côté, Julie est un personnage qui reste traumatisée par son agression d’il y a 7 ans, et vit recluse dans son appartement. Sa rencontre avec Victor est un moment majeur de son intrigue, puisqu’on l’observe par la suite « se guérir » au contact de cet enfant, puis devenir dépendante de cette parentalité, comme s’il s’agissait d’une chose qui lui manquait jusqu’ici, comme si elle était incomplète auparavant lorsqu’elle n’avait pas d’enfant. De plus, Julie effectue une activité de care (de soin) dans son travail, puisqu’elle est infirmière, métier maternel par excellence (si bien qu’on apprend dès le plus jeune âge aux petites filles à ausculter des poupées).

Victor de son côté est très lié à sa mère biologique qu’on aperçoit dans de nombreux flashbacks, et à laquelle il confie ses peurs de refaire le même cauchemar avant de s’endormir. Jamais la série ne nous montre le père de Victor, tout simplement absent, tandis que le lien de Victor et de sa mère reste présent tout au long de la série, et est à l’origine de la rencontre entre Victor et Julie (sa mère lui dit qu’une fée s’occupera de lui, et Victor suppose que Julie est la fée en question).

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Enfin, la figure de la mère pour les deux frères Serge et Toni est cruciale dans le développement de leur intrigue: muette (sans réplique) et quasiment jamais à l’écran, elle hante le souvenir de ces deux personnages qui semblent ne pas avoir coupé le cordon et restent obsédés par la mort de celle-ci. Le père non plus n’est jamais évoqué.

La mise en scène est à nouveau très frappante, car montre des gestes qui semblent toujours relever du fameux « instinct maternel »: dès que les mères sentent que leur enfant est en danger, leur réflexe est de s’agripper à eux, les garder contre elles, comme le veut l’image d’Épinal de la maternité qui serait naturelle, automatique, instinctive.

Les femmes et leur sexualité

Ici nous arrivons à la partie qui m’a certainement le plus dégoûtée, tant elle fait écho à certains mythes sur la prostitution qu’ont relayés les tristement fameux « 343 salauds« : le personnage de Lucy Clairsene.

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Évoquée plus haut dans l’article, Lucy est donc une serveuse au Lake Pub (le bar du village) mais est aussi prostituée (bien que cela soit sous-entendu). Pourtant, son travail de prostituée ne la limite « pas » qu’à un service d’ordre sexuel, mais bien à un service de voyance, puisqu’elle peut communiquer avec les morts au moment du coït. Oui…

Du coup, les hommes du village viennent la voir (Jérôme, le mari de Claire, a recours à ses services dans le pilote) afin de recréer du lien avec leurs défunts, et aussi pour leur propre plaisir. Lucy n’est jamais vraiment définie, on ne sait rien de sa personnalité, si ce n’est qu’elle use de ses charmes pour obtenir certaines choses, sauf que la plupart de ses motivations sont « altruistes » (elle veut aider les hommes du village).

Elle semble d’ailleurs prendre plaisir, ou du moins ne pas souffrir de sa condition, et la mise en scène la montre avenante avec les hommes: c’est toujours elle qui décide de la relation sexuelle, voire qui les convainc d’en avoir une. En effet, dans un flashback, la série nous montre Jérôme hésiter avant de coucher avec Lucy, ce à quoi celle-ci répond avec un sourire calme qu’il faut qu’il se détende: de quoi déculpabiliser les clients de la prostitution, qui seraient alors « persuadés » par les prostituées. Bien sûr, cette scène évite de parler de domination masculine et financière, et semble mettre les deux personnages au même niveau.

Beaucoup beaucoup de clichés sont réunis dans ce seul personnage. Tout d’abord, il est très problématique de créer un personnage féminins dont les pouvoirs surnaturels sont liés au moment du coït (dans Coven c’était pas folichon); derrière cette métaphore de la sexualité féminine on retrouve tout simplement une instrumentalisation du corps des femmes au service du male gaze, mais aussi une idée vieille comme le monde, celle du pouvoir inhérent à la sexualité de la Fâme, qui utilise ses charmes pour obtenir ce qu’elle veut (traduit en « toutes des salopes »). Enfin, c’est par la pénétration vaginale que se produisent les phénomènes surnaturels avec Lucy, ce qui perpétue les vieux clichés sur la sexualité féminine (parce qu’en réalité, le sexe ne se réduit pas à la pénétration vaginale).

L’autre problème de ce personnage, c’est qu’il réunit tous les éléments du mythe de « la pute au bon cœur »: elle crée du lien dans la communauté, soulage les hommes de la misère sexuelle, bref, elle est à leur service et s’en satisfait. D’ailleurs, l’altruisme de Lucy est confirmé par la suite, lorsqu’elle prend sous son aile Simon, avec qui elle couche, puis qu’elle aide à kidnapper Chloé.

La sexualité des femmes dans Les Revenants est aussi évoquée avec les personnages de Camille et Léna, les sœurs jumelles séparées par la mort de Camille quelques années plus tôt.

En effet, une majeure partie des intrigues des deux sœurs est consacrée à leurs sexualités respectives. Camille en particulier, cherche régulièrement à séduire Frédéric, son ancien petit ami désormais avec sa grande sœur, et semble obsédée par l’idée que sa sœur ait couché avec lui (question qu’elle pose à Léna et à sa mère). C’est d’ailleurs la raison même de sa mort, puisque c’est en « sentant » que sa sœur est sur le point de coucher avec Frédéric que Camille cherche à arrêter le bus, qui finit par s’écraser dans un ravin.

De son côté, Léna est prise en otage/sauvée par Serge qui la trouve gisante (encore une fois dans le tunnel) et qui la ramène chez lui. A son réveil, Léna est partagée entre un sentiment d’inquiétude et un sentiment de reconnaissance envers son sauveur/kidnappeur. Arrive une scène incompréhensible pour moi, tant les motivations de Léna ne sont pas claires: celle-ci, terrifiée par Serge, essaie de s’enfuir et de se défendre avec un couteau. Ce dernier s’approche d’elle, lui promet qu’il ne lui fera pas de mal, puis tente de l’embrasser, et s’ensuit une scène de sexe entre Léna et Serge.

Pour ce qui est du consentement de Léna dans cette scène, je ne suis pas certaine qu’elle ait pas « accepté » une relation sexuelle que dans le but de pouvoir s’enfuir ensuite, mais l’ambiguïté reste là. Il est donc possible d’analyser cette scène comme un viol, durant lequel Léna feindrait son consentement pour pouvoir ensuite s’échapper. La série ne tranche pas sur l’ambiguïté du consentement de Léna, mais on peut supposer que Léna s’est « servi » de sa sexualité pour sauver sa vie (cliché extrêmement fréquent).

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La sexualité des personnages féminins dans Les Revenants est donc déterminante dans le déroulement des différentes intrigues, et révèle à nouveau une limitation des interactions de ces personnages avec les hommes (leur sexualité devient l’interaction centrale qu’elles peuvent entretenir avec les hommes), mais aussi une limitation des femmes, dont les motivations sont finalement peu diverses (elles sont soit motivées par leur intérêt/attirance pour des hommes – à l’exception majeure de Laure et Julie – soit motivées par leur « instinct maternel »).

Les antagonistes féminins

Les Revenants montrent plusieurs personnages féminins négatifs, qui attirent un regard désapprobateur de la part du spectateur. Voyons comment la série les décrit:

Mlle Payet: il s’agit de la voisine de Julie Meyer, et est rapidement présentée comme la commère de l’immeuble, qui colporte les secrets et les rumeurs, et qui menace Julie de dénoncer la situation de Victor (adopté clandestinement par Julie).

C’est une femme célibataire, comme l’indique son nom (le « mademoiselle ») mais aussi les nombreux chats qui l’entourent à sa mort. C’est un personnage antipathique à cause de ses habitudes de commérage, mais aussi parce qu’elle est la figure typique de la célibataire quadragénaire agressive sexuellement (en témoignent les plans soulignant son décolleté généreux), qu’on pourrait presque qualifier de « cougar » (voir cet article très complet sur le slut-shaming). On pourrait même supposer que la solitude et la mesquinerie de ce personnage viennent de son incapacité à s’accomplir en tant que femme, comme épouse et comme mère. Sa mort après avoir gardé Victor chez elle laisse planer le doute sur la responsabilité de Victor (l’a-t-il tuée de lui-même?) mais apporte un sentiment de soulagement à Julie, qui peut garder Victor, et de ce fait au spectateur. Personne ne pleure la mort de Mlle Payet, véritable figure antipathique.

C’est malheureusement en appliquant des qualités considérées comme féminines mais avilissantes à un personnage que la série génère une telle antipathie envers Mlle Payet. Pourtant, bien que ce personnage montre une insensibilité réelle face à la détresse de Julie et à la mort de M. Costa, elle a un réflexe qui pourrait être considéré comme salutaire dans d’autres circonstances quand elle s’inquiète pour Victor et son bien-être. Mais ce qui pourrait être dépeint comme un acte citoyen (lutter contre la maltraitance) est montré comme une atteinte au lien sacré entre une mère et son fils, ainsi que comme une preuve de sa féminité inachevée, voire monstrueuse (elle n’a pas su se réaliser au sein du couple ou au sein de la parenté).

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– Sandrine: mère d’une des filles mortes dans l’accident de bus, elle s’impose comme un des personnages les plus réfractaires à l’arrivée des revenants, tout en ne cachant pas sa jalousie devant le retour de Camille (elle aurait souhaité voir sa fille revenir).

Dès l’annonce du retour de Camille, celle-ci se montre égoïste, jalouse, mesquine, voire bigote, et attire rapidement l’antipathie du spectateur du fait de son insensibilité envers Camille. Elle n’hésite pas à accuser Camille de tous les maux qu’elle subit ou que subissent ses proches (le suicide des parents et la fausse couche de Sandrine).

Il n’est pas surprenant que son intolérance, sa bigoterie et son égoïsme soient liés à son statut de mère: elle a perdu sa propre fille 4 ans avant, puis perd lors de sa fausse couche le futur bébé qu’elle allait avoir. Sa rancune se cristallise autour de Camille, et la série présente à chaque fois ses réactions mesquines comme la conséquence de sa perte de statut de mère.

Malgré la présence de son mari à ses côtés, c’est un personnage très seul (en témoigne les scènes à La Main Tendue), et sa solitude est certainement causée par le deuil de sa fille. Son mari reste invisible (présent à l’écran, mais muet):  il la soutient de temps à autre en la prenant dans ses bras, mais n’exprime rien quant au deuil de leur fille ou à la fausse couche de Sandrine.

Ce qui est sous-entendu via le personnage de Sandrine, c’est qu’elle n’a pas su se réaliser en tant que mère, et n’est donc pas « complète » en tant que femme.

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  • Les professions des personnages féminins

On sait très peu sur les professions des femmes dans Les Revenants, mais pour la plupart, il s’agit de professions visiblement genrées.

Julie est une infirmière qui travaille au domicile de ses patients, son activité est donc en plein dans la fonction du care (le « soin »), perçue comme féminine dans notre société (car maternelle). Elle travaille pour M. Costa au début de la saison, puis fait d’ailleurs à ses talents de care lorsqu’elle s’efforce de sauver Toni de sa blessure par balle, à La Main Tendue.

Adèle travaille à la médiathèque du village, elle est donc documentaliste. Elle effectue pourtant une activité « maternelle » lorsqu’elle enseigne aux enfants d’une classe de primaire l’histoire du village. On ne la voit jamais travailler avec des adultes, ce qui renforce d’une part son infantilisation (dans la série) et contribue d’autre part à la caractériser comme une figure maternelle.

Lucy est prostituée et serveuse, deux activités particulièrement genrées elles aussi, qu’on pourrait aussi classer plutôt dans le « care ».

De son côté, Laure est le seul personnage féminin travaillant dans un domaine considéré comme masculin: la police. Cependant, elle reste sous les ordres de Thomas, et semble bénéficier d’un rôle plus « masculin » seulement à cause de son orientation sexuelle: il s’agit du seul personnage féminin exerçant une activité masculine, et l’une des deux femmes lesbiennes de la série.

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Globalement, les professions de ces personnages se limitent à travailler au service des hommes (Julie travaille pour M. Costa puis pour Toni, Lucy travaille « pour » les hommes du village, Laure travaille sous les ordres de Thomas) ou au service des enfants, comme dans une parfaite dichotomie de la féminité, qui se doit d’être aux ordres des hommes (censés être supérieurs naturellement) ou aux ordres de la maternité (censée être naturelle).

Conclusion

Les Revenants est une série foncièrement sexiste qui ne remet jamais en question l’ordre patriarcal de notre société mais en profite même régulièrement pour rappeler « la place » des femmes: sous les ordres des hommes, à leur service sexuel et affectif, ou au service de leur maternité. Tout écart à la norme de genre se voit sanctionné par l’antipathie du spectateur (cf. les antagonistes féminins de la série).

Nous verrons dans un autre article le rôle de la virilité dans Les Revenants.

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