Histoire et enjeux du Thème musical dans la pop culture

Ça y est. Retour à la réalité. Le film vient de s’achever. Alors que le générique défile sous vos yeux fatigués, vous reprenez peu à peu vos esprits. Vous vous levez, et prenez le chemin du retour. Mais quelque chose ne vous quitte plus. Quelque chose semble vous retenir. Cette mélodie, oui celle-ci, celle que vous avez entendue tout du long. Celle que déjà vous fredonnez sans vous en rendre compte. Celle que vous chantonnerez encore plusieurs mois plus tard. Cette mélodie dont chaque note vous replonge malgré vous dans cet univers que vous croyiez avoir quitté.

La musique, dans la pop culture, est un outil puissant. De Star Wars au Seigneur des Anneaux, de Zelda à Skyrim,  de Lost à Game of Thrones, on se souvient toutes et tous de thèmes, de phrases musicales qui nous ont accompagnées pendant le visionnage de ces œuvres. Et qui nous accompagnent toujours, parfois des années plus tard. Ces thèmes ne sont pas forcément les plus beaux. Ce ne sont pas forcément les plus emblématiques. Et pourtant…

Qu’est-ce qui nous touche, au travers de ces thèmes ? Pourquoi la musique reste-t-elle un vecteur particulier quant aux souvenirs que l’on se fait d’une œuvre culturelle ?

Plongeons aux origines de la question, si vous le voulez bien.

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Je tiens d’abord à préciser que cet article n’a aucunement la prétention d’être exhaustif, et sert principalement d’introduction, d’ouverture vers un univers plutôt méconnu: celui de la composition dans le domaine de la pop-culture. De plus, il est éhontément centré sur la culture musicale occidentale, en raison de son évidente domination dans les médias consommés en masse dans nos contrées. Car si le système de thèmes est si populaire, c’est aussi que nous l’avons intégré, que nous avons appris à le lire et le reconnaître, que cela soit un processus conscient ou inconscient.

 

  • Thème et Leitmotiv

Le thème, en tant que phrase musicale évocatrice d’une idée, d’un personnage ou d’un concept, n’a pas vraiment de date de naissance, ni d’origine géographique ou culturelle. On pourrait facilement affirmer que cette notion existe de base au travers de la musique, même si c’est sous des aspects et dans des objectifs complètement différents. Toutefois, en ce qui concerne l’occident, il est théorisé (et non pas inventé, comme aimeraient le penser certains) à partir du XIXe siècle, au travers de l’œuvre d’un compositeur: Richard Wagner.

Pilier du Romantisme allemand, Wagner utilise abondamment dans ses opéras des motifs, qu’il appellera « Grundmotiv« , ou « Grundthema« . Il s’agit de phrases musicales très clairement identifiables, et systématiquement rattachées à une idée. De ce fait, il fait de ces motifs des instruments de narration: il s’agit de les utiliser pour servir le récit et mettre l’emphase sur certains éléments. Cet usage des thèmes est particulièrement flagrant dans la Tétralogie, mastodonte musical composé de quatre opéras qui se font écho en utilisant des thèmes récurrents, évoquant des personnages, des évènements, ou des notions plus globales telles que « La Malédiction » ou « Le Destin ». Il est donc possible pour l’auditeur-ice de « lire » la musique à travers ces thèmes, car ceux-ci ont une signification claire et précise.

Un exemple avec ce thème du Destin, repris à de nombreuses reprises durant la Tétralogie, ici dans Siegfried, (jusqu’à 6:25), et là dans Le Crépuscule des Dieux (jusqu’à 6:05)

Par la suite, l’idée a fait son chemin, fut désignée par le terme plus générique de Leitmotiv (ou Leitmotif dans la belle langue de l’Académie française).

 

  • De la « Grande Culture » à la « Pop Culture »

Le basculement dans le XXe siècle et la popularité grandissante du cinéma vont opérer un bouleversement durable dans le paysage culturel. L’Opéra termine son « élévation », et s’ancre définitivement dans la catégorie des spectacles selects, onéreux, où seule une élite bourgeoise peut se rendre régulièrement. Les compositrices/teurs, quant à eux, doivent se faire une place au cœur d’un milieu de plus en plus exigeant, qui ne jure que par des classiques vieillissants. En parallèle, le Cinéma grandit, et alors qu’il était à l’origine dépourvu de bande son (la musique était jouée en live par des pianistes professionnels), la possibilité de joindre le son à l’image au début du XXe siècle ouvre de nouvelles perspectives d’expression.

Deux moteurs vont finir d’achever ce transfert de la composition « savante » à la composition « populaire ». Le premier est la commande d’État, en particulier en Union Soviétique où le pouvoir cherchera à magnifier ses films de propagande en utilisant des compositrices/teurs déjà reconnus (Chostakovitch compose la bande originale du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, en 1925). Le second, l’avènement du nazisme, qui verra une partie des compositeurs fuir le régime pour s’exiler à l’étranger, et plus particulièrement aux États-Unis.

Hollywood voit alors arriver cette nouvelle vague de compositrices/teurs d’origine européenne à la formation très classique, en quête d’un travail.  Et le Leitmotiv est alors toujours ancré dans les esprits. Jugez plutôt:

Voici un extrait de la bande originale de The Sea Hawk, film de 1940 avec Errol Flynn, composée par Erich Wolfgang Korngold, compositeur autrichien ayant fuit le nazisme. On y retrouve ce souci du thème musical, déjà développé dans la tradition musicale classique. Ce souci est par ailleurs particulièrement visible dans les films du milieu du XXe siècle, dont les crédits d’ouverture étaient souvent accompagnés d’une « suite » musicale, compilant la plupart des thèmes importants du film. Dans celle-ci, on entend successivement le thème du navire (l’Aigle des Mers), suivi d’un thème de romance, puis d’un autre évoquant l’Armada Espagnole servant d’antagoniste.

La musique, en faisant ainsi étalage de ses thèmes, sert donc de « menu » à la/au spectatrice/teur, comme un sommaire qu’il déroule, pour le mettre dans l’ambiance.

Par la suite, le thème musical va se développer et s’étendre à d’autres médias naissants, jusqu’à toucher tous les domaines de la pop culture.

 

  • Le Thème en tant que « Liant »

Le thème musical n’est pas qu’une convention, c’est aussi un marqueur d’identité pour un produit culturel.

CertainEs compositrices/teurs de cinéma refusent ce système parfois jugé trop artificiel, d’autres en font leur spécialité. On pourrait citer de nombreux noms dans ce dernier cas, tels que John Williams, Jerry Goldsmith, Danny Elfman, James Horner… mais je limiterai mes exemples à deux cas particulièrement flagrants: la bande originale de la saga Star Wars par John Williams, et celle du Seigneur des Anneaux (et Bilbo le Hobbit) par Howard Shore, qui partagent de nombreux points communs tout en étant de générations très différentes.

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Les deux œuvres sont des sagas s’étendant sur plusieurs films. L’utilisation de thèmes, de leitmotive, a donc un intérêt majeur: lier musicalement et inconsciemment tous ces films entre eux. Cela participe à leur identité commune, à en faire un « tout » homogène. Mieux encore: les problématiques abordées par les films peuvent ainsi être traduites en musique, et être abordées au moment opportun. Pour Star Wars, on a par exemple le thème de la Marche impériale, tantôt menaçant et martial, tantôt augurant de la future transformation du jeune Anakin. En tant que spectateur, la musique suggère le destin funeste et inévitable du personnage, à la manière d’une tragédie grecque.

Pour le Seigneur des Anneaux, on peut citer par exemple le très emblématique thème de l’Anneau, présent au travers de toute la saga, y compris dans les différents épisodes du Hobbit. Il agit comme la manifestation d’une présence quasi-physique de l’Anneau, comme si Howard Shore avait voulu donner au spectateur une idée de cette influence insidieuse qu’il pouvait avoir sur l’esprit de ceux qui l’observent.

Les deux sagas se rejoignent aussi sur un point: l’abondance de thèmes développés en leur sein. Si la plupart des films se contentent d’une poignée de thèmes reconnaissables, John Williams et Howard Shore ont émaillé leurs compositions de dizaines de leitmotive caractéristiques, représentant personnages, objets, concepts et lieux. Parfois même avec une grande subtilité, comme en témoigne cette réminiscence du thème du Gondor entendue lors du conseil d’Elrond de la Communauté de l’Anneau. Très discret au départ, joué au cor seul, et commençant à l’exact instant où Boromir prononce le mot « Gondor », ce thème à lui seul évoque de nombreux enjeux: la patrie de Boromir, sa mort désespérée en sonnant le cor du Gondor, et la royauté potentielle d’Aragorn. Pourtant, le spectateur n’aura l’occasion d’entendre à nouveau ce thème que lors du Retour du Roi.

En ce qui concerne les séries TV ainsi que les animes, la problématique est encore plus présente: comment faire pour lier par la musique un récit divisé en de nombreux épisodes ? Le fait est que jusqu’ici, peu de produits culturels sous ce format ont adopté un système de thèmes aussi millimétré que celui des longs métrages sus-cités, pour des raisons évidentes de production ainsi que de budget. Toutefois, les thèmes sont toujours abondamment utilisés: Lost lie par exemple ses différentes saisons par un thème et ses variations composés par Michael Giacchino, tandis que Yuki Kajiura fait un usage massif du leitmotiv dans des animes tels que Fate/Zero (ici et ). Ramin Djawadi fait régulièrement référence à des personnages et évènements par l’utilisation de Leitmotive dans Game of Thrones

Quant au jeu vidéo, naturellement influencé par les deux genres précédents, il trouve un intérêt particulier dans l’utilisation de thèmes lorsque ceux-ci permettent de donner du liant à une série. Un exemple parfait en la matière est le thème des Elder Scrolls, composé par Jeremy Soule depuis le troisième épisode. Le thème est le même, pas l’interprétation, ce qui permet à la fois de signaler les différences de chaque opus tout en confortant leur appartenance à la même série. Il en va de même avec les différentes versions du thème du « Prélude » de Final Fantasy par Nobuo Uematsu,

 

  • Le thème en tant que complément du récit

Bien entendu, l’utilisation d’un système musical différent de celui divisé en thèmes est tout à fait possible, et recommandée dans le cas d’œuvres atmosphériques ou basées sur l’ambiance. Mais les thèmes musicaux restent, au bout du compte, ce dont on se souvient. Ce que l’on emporte avec soi une fois l’écran éteint. Parce qu’ils sont une histoire à eux tout seuls.

C’est à mon sens le point le plus important. Le plus grand atout et le plus grand écueil d’un système de thème musicaux au sein d’un produit culturel : ces thèmes racontent une histoire, transmettent des idées, au même titre que l’image ou le texte. Un thème et ses variations peut à lui seul parler de choses différentes tout en gardant une grande cohérence. Prenons un exemple complètement personnel et arbitraire: l’ost de Neverwinter Nights composée par Jeremy Soule comporte plusieurs thèmes remarquables, mais le plus entendu tout au long du jeu est sans conteste celui de la ville de Padhiver (ou Neverwinter), au centre du récit, qui est tout simplement l’enjeu perpétuel de la trame scénaristique. Il existe une poignée de versions de ce thème, entendues tout au long du jeu, et chaque version a une signification, une symbolique différente, une ambiance différente. L’un évoque un temple silencieux au cœur de la ville endormie, un autre l’appel de l’aventure qui nous attend dans le menu principal, le côté sombre de la ville, ou encore un affrontement crucial pour son avenir. Les thèmes nous rappellent sans cesse ces enjeux, sans pour autant devenir répétitifs grâce à leurs variations. Et cela ferait presque oublier que le scénario de Neverwinter Nights était finalement assez banal.

Toutefois, il ne faut pas que ces différentes narrations entrent en conflit, ou soient redondantes. Chacune doit servir les autres, tout en obtenant un gain en retour.

Si les thèmes en question sont trop neutres et sans profondeur, une ost n’est qu’une coquille vide et décorative, n’ayant d’autre but que de supporter tout le poids de la narration. S’ils sont trop pompiers et insistants, ils prennent le risque de prendre le pas sur le matériau visuel et de gêner le spectateur. C’est dans cet équilibre relatif et complexe que se situe le défi de la composition. Défi d’autant plus ardu que cette tolérance et les goûts évoluent au fil des tendances. Et chaque format a ses exigences. Un long métrage peut se permettre de répéter les mêmes thèmes sur 1h30, mais une série TV ou un jeu vidéo s’étendant sur des dizaines d’heures ne peut faire une telle erreur, par exemple…

Si le processus est réussi, le jeu en vaut la chandelle. Car l’effet sur le-la spectatrice-eur est particulièrement flagrant: la musique, lorsqu’elle est adaptée, aide à la suspension d’incrédulité. Elle aide à faire abstraction des alentours, et à nous immerger dans un univers, quelque soit le réalisme de l’œuvre. Et les thèmes, leurs variations, et leurs utilisations permettent d’en dire plus, d’aller plus loin que le simple domaine du visible ou du conté. De littéralement « prendre aux tripes », et d’impliquer personnellement et sentimentalement.

 

  • En définitive…

Je ne compte plus le nombre d’exemples de produits culturels imparfaits, tant sur la forme que sur le fond, qui ont su me toucher en grande partie grâce à leur musique, grâce à ces thèmes qui à eux seuls ont été capables de compenser les faiblesse du matériau originel. Ces coups de cœur étranges, rangés au fond de ma Playlist, et qui me rappellent dès la première note un univers, une ambiance, des personnages et des évènements qui me semblent marquants. Ces thèmes sont parfois très paresseux, comme certaines compositions qui ne les utilisent que pour marquer une action et non une idée, un personnage ou un concept. On retrouve souvent ce schéma thème principal/thème d’action/thème de romance, où les thèmes n’ont finalement pas d’autre but que de faire ressortir ce qui se passe à l’écran (Hans Zimmer, au hasard…). Mais malgré cette paresse, malgré l’apparente facilité du processus, c’est systématiquement un moyen efficace d’identification pour le spectateur. Tout le monde connait les thèmes de Star Wars, du Seigneur des Anneaux, de Zelda, de Mario, parfois même sans les avoir vus ou joués.

Oui, certains films, certains jeux, certaines séries ou animes m’ont touché, alors même que seule leur ost est vraiment remarquable. Et les exemples inverses sont tout aussi nombreux: combien d’entre eux n’ont pas réussi à me passionner, à cause d’une bande son horriblement banale et insipide ? Malheureusement, force est de constater que trop souvent, la musique est un aspect négligé, voire méprisé par les critiques, et dans tous les cas très peu discuté. Pour la presse, un film est avant tout une image mouvante, tandis que dans un jeu vidéo, la musique est souvent considérée comme de la décoration (la production indé, en revanche, au travers d’exemples tels que Hotline Miami, Bastion, ou Child of Light, montre pourtant qu’elle peut être favorisée même pour des productions de moindre envergure).

Alors, pensez-vous que la musique est un outil encore trop sous-estimé par nos centres d’intérêt ? Comment expliquer ce silence à propos de la musique ? Que serait Skyrim sans l’immense bande son composée par Jeremy Soule ? Que serait la vie sans chanter à tue-tête « Dovahkiin ! Dovahkiin ! » ?

Je vous le demande.

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “Histoire et enjeux du Thème musical dans la pop culture

  1. Excellent, article, complet et passionnant ! 🙂

    Là où l’on réalise, à mon sens, l’importance, de ces thèmes musicaux, c’est dans les différents menus des jeux ou des films aux formats DVD/Blu-ray : bien qu’ils soient, particulièrement dans le second cas, souvent accompagnés d’une brochette d’images qui défilent, ce sont bien ces thèmes qui leur confèrent toute leur intensité dramatique.

    Je suis peut être une exception, mais il m’est mainte fois arrivé de laisser défiler le thème d’un menu en boucle, comme ça, juste pour le plaisir… Notamment ceux de Game of Thrones, tiens (https://www.youtube.com/watch?v=gug0lFBsDCo et https://www.youtube.com/watch?v=4EvNpYiNWqQ) ! Et puis celui de Matrix, aussi (https://www.youtube.com/watch?v=7fOpgd1hciY). En ce qui concerne le jeu vidéo, celui de Far Cry (https://www.youtube.com/watch?v=N2gIvodtnrI), est juste inoubliable. Et d’une manière générale, comment ne pas évoquer le magistral thème du non-moins magistral BioShock (https://www.youtube.com/watch?v=sEFIZh_Zscc), les violons lancinants de Max Payne (https://www.youtube.com/watch?v=u116HbMOF_Y) ou encore l’émouvant « Fear Not This Night » de Guild Wars 2 (https://www.youtube.com/watch?v=qOMQxVtbkik) ?

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